Nyon

Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Mesdames et Messieurs les Parlementaires fédéraux,
Madame la conseillère d’Etat,
Monsieur le syndic,
Monsieur le président du festival Visions du Réel,
Monsieur le directeur artistique,
Amis des films,
Amis du monde,

Le XXIe siècle est celui de tous les paradoxes.

L’essor d’Internet, l’évolution des nouvelles technologies et l’avènement de la globalisation et du Grand Tout Immédiat ont profondément bouleversé notre rapport au monde et, par là même, le regard que nous lui portons s’est transformé.

Il est à craindre que ce phénomène n’altère notre conception de ce qui est réel et de ce qui ne l’est pas.

Conception jusqu’alors assez clairement délimitée par cette solide frontière de la Raison, qui séparait le domaine des choses que nous connaissions du domaine des choses que nous ne connaissions pas.

Aujourd’hui, cette frontière semble avoir quelque peu disparu puisque nous serions censés tout connaître et tout savoir dans la minute, grâce au flux continuel de l’information.

Afin de voyager plus vite et plus loin, l’information s’est conformée aux lois de l’aérodynamique : pour ne pas rencontrer de résistance, elle s’est allégée, jusqu’à ne plus contenir que 140 signes, et, pour peser moins encore, elle ne s’encombre plus même désormais d’aucune source.

Cette somme de savoir invérifiable nous fait nous sentir autorisés à avoir un avis sur tout, peu importe lequel, pourvu qu’il soit tranché.

Plutôt que de nous rassembler, elle menace de nous diviser.

J’ai ainsi appris, au détour d’un sondage publié récemment sur un site Internet, qu’une personne sur deux détesterait l’autre personne sur deux.

Appliqué à cette salle, ce postulat statistique nous amène à penser que ceux qui sont assis à droite détestent ceux qui sont assis à gauche.

Ou que ceux assis dans les premiers rangs ne supportent pas ceux assis derrière eux. Mais cela pourrait tout aussi bien être le contraire.

Ce sondage ne correspond heureusement pas à la réalité, puisqu’il émane d’un site potache français spécialisé dans le faux et l’absurde : le Gorafi, qui se veut un avatar délirant du Figaro et de tous les médias d’information.

Je ne puis que vous recommander de le consulter.

Le Gorafi nous apprend, par l’humour, qui est l’une des formes les plus subtiles de la culture, à démêler le vrai du faux. A séparer, comme la philosophe Elisabeth Badinter nous enjoint à le faire, le réel de l’imaginaire.

Dans un monde où les « fake news » sont devenues tout à la fois phénomène de société et arme favorite des démagogues, il est essentiel de recourir à la culture pour décoder et dénoncer ces « aphorismes du pauvre » qui se propagent à la vitesse, non pas de la lumière, mais bien plutôt de la nuit.

Le cinéma humaniste que nous découvrons au festival Visions du Réel constitue, un fabuleux antidote culturel à toutes les nouvelles formes d’obscurantisme.

Mesdames, Messieurs,

L’édition de cette année, la 48e, a précisément été placée sous le signe de l’humanisme ou, à tout le moins, de « l’amour de l’humanité », comme le souligne son directeur artistique.

Elle explore en effet le territoire mondial de ces « nouvelles familles » que les individus cherchent à composer pour surmonter ensemble toutes sortes de difficultés et d’épreuves.

Une programmation qui peut se lire comme un authentique mode d’emploi de la solidarité, probablement plus agréable à déchiffrer que nos lois sur les assurances sociales.

Elle nous encouragera au contraire et je l’espère, à adopter les vertus positives de l’échange et du partage, qui se situent aux antipodes de la méfiance et de l’incompréhension véhiculées par la démagogie, lesquelles ne manquent presque jamais de nourrir la peur et la haine, pour finir par engendrer la violence.

A ce propos, j’ai également lu, toujours sur le site du Gorafi, que, face aux difficultés que nous pose la vie en société, le recours à la violence n’est pas aussi efficace que l’on pourrait supposer.

Ainsi, la menace physique n’augmenterait que de 13% la rapidité des démarches administratives en Europe.

Dans le cas d’une demande de renouvellement du permis de conduire en France, par exemple, menacer du poing ne permettrait de gagner qu’entre 1 et 3 jours sur un délai initial pouvant aller de 6 à 28 mois, ce qui est très peu.

Dans le même ordre d’idées, insulter son équipe nationale de football à travers son téléviseur ne permet de renverser de façon favorable le cours d’un match que dans 20% des cas.

Insulter l’adversaire de Roger Federer ou de Stanislas Wawrinka ne servirait enfin à presque rien du tout, et encore moins lorsqu’ils sont tous les deux opposés en finale.

Mesdames, Messieurs,
Cher Luciano Barisone,

Le réel n’est pas toujours facile à affronter et il est des vérités que l’on souhaiterait fausses.

Votre départ du festival après 7 éditions de direction artistique nous attriste un peu, mais cette tristesse est atténuée par l’excellence du bilan que vous laissez à vos successeurs, et qui devrait leur permettre de déjà commencer à songer à la programmation de la centième édition.

Vous avez su démontrer, quoi qu’il en soit, qu’un quinquennat politique fait certainement moins changer les choses qu’un septennat artistique.

Bonne route à vous et excellent festival à tous.

Je vous remercie.

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