Ascona (Monte Verità)
Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Discours prononcé en français, allemand et italien. Texte original, non traduit.
Amis des salles obscures et des jardins lumineux,
70 éditions, pour un festival, c’est un âge plus qu’honorable : celui où l’on peut pratiquer le bilan, tout en continuant à regarder vers l’avenir.
C’est aussi la preuve que l’on peut demeurer actif après 64 ans.
A propos de bilan, je n’aimerais pas péjorer la bonne ambiance qui règne ici, mais force est tout de même de constater que dans le Grand livre d’or du Festival de Locarno, il subsistera toujours ces deux taches indélébiles que sont l’absence des éditions 1951 et 1956.
N’importe quel cinéphile en herbe le sait, s’il y a deux années qu’il ne fallait absolument pas rater, c’étaient bien ces deux années-là, exceptionnelles à tous les niveaux. 1951 et 1956 ont été au cinéma ce que 1882 et 1977 ont été au Tessin : l’année de l’ouverture du tunnel ferroviaire du Gothard et celle de la naissance de Michelle Hunziker.
Qu’avons-nous manqué exactement ?
Eh bien, je vais vous le dire.
1951 a en quelque sorte été l’année des premières au cinéma, et pour un festival qui se consacre aux découvertes, ne pas y avoir participé doit être une source de regrets.
Cette année-là, on assista en effet aux révélations internationales de Marlon Brando dans Un Tramway nommé Désir et de Simone Signoret dans Casque d’Or. A la première édition du Festival de Berlin. A la parution du premier numéro des Cahiers du cinéma. A la sortie, et vous ne l’ignorez sans doute pas, du premier film japonais en couleur. Ceux qui parmi vous possèdent la collection complète des Cahiers du cinéma s’en souviennent probablement. 1951 fut aussi le début de la grande carrière de Grace Kelly.
Si 1951 fut l’année des premières, 1956 a plutôt été celle des dernières. Pour un festival également renommé pour l’organisation d’inoubliables rétrospectives, ce doit être un sentiment douloureux que d’avoir manqué la sortie du dernier chef-d’œuvre d’un vieux maître incontesté du cinéma : Les Dix Commandements, de Cecil B. DeMille.
King Vidor allait bientôt le rejoindre, lui qui présentait son avant-dernier grand film : Guerre et Paix.
Cette année-là, on vécut la dernière année d’anonymat de deux jeunes actrices, Brigitte Bardot et Romy Schneider, soudainement révélées au monde dans …Et Dieu créa la femme et Sissi. 1956 fut aussi, et déjà, la fin de la grande carrière de Grace Kelly. Après cinq longues années d’activité, elle s’apprêtait à jouer son dernier rôle : celui de princesse et gardienne de rocher.
Si le Festival de Locarno avait projeté en exclusivité Les Dix Commandements, délivré sa toute première carte de presse à un jeune journaliste des Cahiers du Cinéma, ou avait pu favoriser la rencontre de Grace Kelly avec un riche héritier tessinois, son prestige n’en aurait été que plus immense.
Mais la vie est ainsi faite et nous ne pouvons que nous résoudre à supporter ce constat qu’à deux toutes petites éditions près, le Festival de Locarno serait tout simplement considéré aujourd’hui comme la plus grande manifestation culturelle de toute l’histoire de l’Humanité.
Mesdames, Messieurs,
Le cinéma est magique parce qu’il nous permet de rêver en réécrivant l’Histoire. Mais la vraie histoire du Festival de Locarno, même sans édition 1951 et 1956, fait, elle aussi, rêver.
Pour revenir sur toutes ces années formidables, j’ai pensé à vous soumettre à un petit jeu des citations. Je vous rassure, il n’y en aura pas 70, mais seulement 7, qui toutes ont un lien, direct ou indirect, avec le Festival de Locarno.
A vous d’essayer d’en trouver les auteurs.
Et tout le monde participe !
1. « A la nuit tombée, huit mille personnes se retrouvent sur la Piazza Grande pour découvrir un film ensemble. Le lendemain, ils retournent devant leur ordinateur, reliés au monde, mais seuls ».
Ce sont là les mots d’un amateur éclairé, puisqu’il s’agit de Marco Solari, qui s’exprimait lors d’une interview donnée au Temps en 2007, à l’occasion de la 60e édition du Festival de Locarno.
Des propos forts de sens et rassurants, qui laissent entendre que Marco Solari est aussi en prise avec le monde moderne et pas seulement avec celui des anciens penseurs grecs : il paraît en effet être au courant que les ordinateurs existent.
Je veux bien sûr rendre hommage à celui qui préside ce festival depuis tant d’années, à l’élégance tessinoise toute cultivée, comme ces jardins qui nous entourent.
Marco Solari le suggère dans sa citation : le cinéma et la culture font se rencontrer les gens dans la vraie vie, leur permettent d’échanger et de débattre, et constituent le ciment d’une société humaine, ouverte et tolérante.
2. « Que l’on se rassure, le Festival de Locarno continuera sa route comme une vieille bagnole dont le moteur est increvable. Reste à savoir si ce véhicule répondra encore pour longtemps aux normes de la circulation ».
Il s’agit des propos polémiques de Moritz de Hadeln, directeur artistique de 1972 à 1977, prononcés quelques mois après sa démission, en mars 1978, et que la tenue d’une 70e édition cette année tend à confirmer, à tout le moins pour ce qui a trait à l’aspect « increvable » du festival.
Sans un directeur artistique, un festival n’est rien. Sans un directeur artistique doté d’idées vives et rebelles, il n’est que peu de choses. Dans sa longue histoire, le Festival de Locarno a largement su se pourvoir en directeurs forts en gueule, de Ricardo Bolla à David Streiff, en passant par Freddy Buache, et tant d’autres, qui ont permis à la manifestation de sortir des sentiers battus pour aller à la découverte de toutes les formes de cinéma, de toutes les cultures du monde.
Carlo Chatrian est l’actuel dépositaire de cet état d’esprit, qu’il est primordial de relayer à la manière d’une flamme olympique intellectuelle qui ne devrait cesser d’avancer sans jamais s’éteindre, et peu importe au fond que cet état d’esprit réponde aux normes ou non.
3. « Comme actrice, j’appartiens à l’album de souvenirs et cet album reste muet ».
Cette citation est de Marlène Dietrich, qu’elle a prononcée lors de la 13e édition du festival en 1960, en accompagnant sur scène Josef von Sternberg, membre du jury international mis sur pied cette année-là.
On le sait, le festival de Locarno aime honorer la mémoire du cinéma. Mais en accueillant Marlène Dietrich, c’est également aux femmes qui ont fait le cinéma qu’il rendait un bel hommage.
Il est important de rappeler à cet égard que le festival a été dirigé pendant cinq ans par une femme, Irene Bignardi. Qu’il figure en outre à son palmarès plus de réalisatrices que dans la plupart des grands festivals : Cannes n’en a à ce jour consacré qu’une seule !
Le cinéma suisse est à l’image du Festival de Locarno, avec les Anne-Marie Miéville, Jacqueline Veuve, ou aujourd’hui Léa Fazer, Andrea Staka et Ursula Meier qui le maintiennent à son remarquable niveau d’exigence.
Et c’est un très joli hasard si est sorti cette année Die göttliche Ordnung (L’ordre divin), de Petra Volpe, qui revient sur l’obtention du droit de vote des femmes en 1971, acquis bien après celui d’être présentée à Locarno.
4. « Le film suisse est mort, vive le cinéma suisse ».
Ce n’est pas à proprement parler une citation, puisque c’était le thème des premières journées cinématographiques de Soleure, organisées en 1966, l’année de la 19e édition du festival de Locarno.
Tout cela pour souligner la vitalité et l’intérêt du 7e art en Suisse, où plusieurs manifestations lui sont consacrées, certaines soutenues, comme vous le savez bien, par la Confédération.
Le Festival de Locarno est le grand frère de tous ces évènements, sans lesquels une culture du cinéma suisse ne pourrait pas se développer et se réinventer chaque année.
Ils ont assurément précipité la mort d’un cinéma de tradition et fait naître ce que l’on peut légitimement être fier de considérer comme une culture cinématographique nationale moderne, qui, descendue de ses montagnes, a parfois même eu l’immodestie d’aller triompher autour du monde et jusqu’à Hollywood.
L’on pense bien sûr au Reise der Hoffnung (Voyage vers l’espoir) de Xavier Koller ou à Ma vie de Courgette, qui a failli obtenir un Golden Globe et un Oscar l’année passée.
5. « Nous sommes pour une Suisse sans armée ! ».
Cette citation figurait sur la banderole qu’un jeune militant du GSsA avait réussi à déplier depuis le sommet de l’écran de la Piazza Grande lors de la 42e édition de 1989. Il manifestait contre la présence dans le public de l’un de mes prédécesseurs, le conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz. Cela pour rappeler qu’à Locarno, on voit certes des films, mais on fait aussi de la politique.
Pour ma part, j’y ai toujours été très bien accueilli, avec courtoisie et chaleur.
Je précise une chose tout de même : le budget d’une manifestation ne dépend pas directement de la présence officielle d’un Conseiller fédéral dans le public, sans quoi le budget de Locarno aurait quintuplé en 1997, année du 50e anniversaire du Festival où étaient présents pas moins de cinq conseillers fédéraux en exercice, dont le président de l’époque, Arnold Koller.
Egalement présent à leur côté, le président de l’Union Européenne, laquelle se retrouvait donc, une fois n’est pas coutume, bien isolée au sein de la Suisse !
Liebe Filmfreundinnen und Filmfreunde
6. «Mit dieser Menge Regen und diesem hohen Wasserstand hat das Festival von Locarno das Festival von Venedig übertrumpft».
Auch das ist kein Zitat, sondern eine Feststellung, die sich nach der 61. Ausgabe 2008 aufdrängte. Damals hatte der Regen ein Loch in die Kasse gerissen, weil die Vorführungen auf der Piazza Grande zu einem grossen Teil ins Wasser gefallen waren.
Diese unangenehme Erinnerung verweist auch auf die internationale Konkurrenz, der sich das Festival von Locarno stellen muss.
Aus künstlerischer Sicht hat die Konkurrenz aber auch ihr Gutes gehabt. Sie hat das Festival von Locarno gezwungen, sich laufend zu erneuern.
7. «Es ist schon etwas Besonderes, in der San Lorenzo-Nacht in Locarno La Notte di San Lorenzo zu sehen».
Vermutlich sagten dies viele der 4’500 Zuschauerinnen und Zuschauer im Jahr 1983, als sie das Glück hatten, in einer sternklaren Nacht die Vorführung des berühmten Films der Brüder Taviani zu sehen. Hier wurde die Magie des Kinos für einmal von der Magie der Wirklichkeit überstrahlt.
In der Erinnerung der Festivalgänger war dies vielleicht die poetischste aller Vorführungen auf der Piazza Grande.
Signore e Signori,
Se proprio dovessimo fare un bilancio, la conclusione non potrebbe essere che questa:
A Locarno o altrove in Svizzera, il nostro cinema non cessa di riscrivere la propria storia. Come quest’anno, in cui a Bruno Ganz è stato tributato un doppio riconoscimento. Per la sua lunga e splendida carriera, da un lato, e per la sua ultima interpretazione nel lungometraggio «Un Ebreo come esempio», dall’altro.
A cavallo fra passato e futuro, quindi – esattamente dove sta di casa la settima arte.
Sì, perché il cinema è fatto nello stesso tempo di gioventù e maturità – e il festival di Locarno lo sa molto bene. Fin dalla sua prima edizione si è infatti specializzato nella scoperta di nuovi talenti, ma anche nella ri-scoperta di capolavori senza tempo.
A immagine dei due anni in cui non si è tenuto – il 1951, l’anno dei film d’esordio e dei debutti, e il 1956, l’anno degli ultimi capolavori e dei ritiri dalle scene – il festival del film di Locarno simboleggia la stupefacente capacità del cinema di rinnovarsi costantemente.
Lunga vita allora a questa manifestazione, che, per dirla con Moritz de Hadeln, anche a me piace immaginare «indistruttibile».
E viva anche il Ticino, che mi ha sempre accolto così bene!