Genève
Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Mesdames et Messieurs les élus fédéraux, cantonaux et communaux,
Monsieur le Conseiller administratif,
Monsieur le Président du GIFF,
Amis des projections, Amis des abréviations,
Mesdames, Messieurs,
J’apprends que cette année, le Festival tous écrans devient le GIFF, le Geneva International Film Festival.
A vrai dire, je ne sais trop qu’en penser.
Dans le paysage de nos manifestations cinéphiles, l’appellation Festival tous écrans se distinguait d’entre toutes par son charme, son originalité certaine ainsi que par son agréable sonorité.
Autant de qualités sacrifiées au nom de l’anglais.
Je n’ai personnellement rien contre Shakespeare, croyez-le bien, et je ne voudrais pas susciter de polémique nouvelle sur la question de la préservation de nos idiomes officiels.
Mais enfin tout de même.
Venant de vous, amis de Genève…
Patrie de Rousseau et quasiment de Voltaire !…
Vous chez qui, pas plus tard que ce printemps, au Salon du Livre, je me plaignais du phénomène de globalisation du langage et de la paupérisation du vocabulaire qu’il impliquait.
Au préjudice souvent de cette délicieuse langue qu’est le français.
Mais c’était à Palexpo et peut-être ne m’avez-vous pas bien entendu parce que je parlais pendant le décollage d’un Boeing. Comprenez : gros porteur américain.
Quoi qu’il en soit, alors que j’ai déjà eu l’honneur d’inaugurer des éditions du FIFF et du NIFF, je fais à présent l’ouverture d’un GIFF.
Ne me demandez surtout pas d’aller un jour à Toronto. …Non, parce que le TIFF, vraiment, physiquement, je ne supporterais pas.
Mais attention, je ne critique pas le Canada !
D’ailleurs, dans ce discours au Salon du Livre, que vous n’avez donc manifestement pas perçu, j’insistais sur l’exceptionnel et audacieux esprit de singularité des Canadiens.
Dans la partie francophone, chez les Québécois, il se traduit par un amour presque délirant de notre langue française, qui s’est développé en une résistance extrêmement créative vis-à-vis de l’anglais et qui donne couleur poétique à toute leur littérature.
Prenons exemple sur eux, également en matière de cinéma, où la sauvegarde du français a produit quelques merveilles.
Tout particulièrement dans le domaine de la traduction des titres de films américains, un art dans lequel les Québécois ont dépassé le stade de la maîtrise pour allégrement atteindre celui de la virtuosité. Ainsi, le film « Speed » a-t-il été traduit par « Clenches ! », impératif issu du verbe « clencher »… qui doit probablement signifier quelque chose là-bas…
Le film « Sister Act » a pour sa part eu le privilège de se voir affubler d’un joliment fantaisiste: « Rock’n Nonne ».
Quant à « Usual Suspects », il a carrément fait son entrée dans la catégorie des films d’auteur avec ce nouveau titre aux accents bergmaniens: « Suspects de convenance ».
« Pulp fiction » n’a pas vraiment eu cette chance, lui qui a été directement rétrogradé dans la catégorie Z, pour ne pas dire moins, ceci à l’instant même où il a été renommé « Fiction pulpeuse ».
Mais les Québécois savent aussi faire dans l’efficacité fonctionnelle, comme lorsque « Terminator » s’était muté en un simple mais définitif « Terminateur ».
Ou lorsque « Grease » avait été rebaptisé « Brillantine ».
Mesdames, Messieurs,
La globalisation est parfois regrettable, particulièrement en matière de culture.
Mais l’apparition de ce « GIFF » nouveau fait heureusement sens, puisque à l’origine, le Festival tous écrans envisageait précisément la globalisation des supports pour, comme il l’indique sur son site, « explorer les articulations entre le cinéma, la télévision et le digital », ceci en organisant des séries d’expérience autour, non seulement de l’image, mais aussi du son et des nouvelles formes de narration. Cette quête d’expériences nouvelles que nous propose le GIFF fait du bien à notre cinéma.
Car si le cinéma suisse se régénère, cela passe aussi et d’abord par ses festivals, qui offrent l’occasion, non seulement aux spectateurs d’échanger, mais également aux professionnels de se confronter.
C’est ainsi que, petit à petit, notre cinéma grandit. Et avec lui, notre esprit s’humanise.
Ainsi, vous tous ici présents, Genevois pour la plupart, vous êtes venus applaudir le travail d’un cinéaste frontalier… Le réalisateur Xavier Beauvois, à la filmographie déjà imposante et multi-récompensée et qui nous présente ce soir sa dernière œuvre.
Il est Français mais est venu tourner en Suisse il y a trois ans La rançon de la gloire, basé sur un fait divers authentique survenu chez nous en 1978: deux escrocs à la petite semaine avaient eu l’intelligente idée de voler le cercueil de Charlot pour rançonner sa veuve. Son corps fut heureusement retrouvé, grâce à la sagacité des autorités vaudoises, celle-ci alliée, on le comprend sans peine, à l’amateurisme des filous.
Il est souvent difficile de savoir où s’arrête la réalité et où commence la fiction, et c’est presque toujours le cas lorsque l’on pénètre dans la zone grise des salles obscures.
A ce propos, et pour me réconcilier un peu avec l’anglais, je terminerai en paraphrasant Shakespeare et en disant que l’écran au cinéma « is a smoke made with the fume of sighs ».
Ceux qui n’ont pas compris peuvent s’adresser à Georges Pitoëff, dont l’esprit hante ces lieux, et qui avait proposé en son temps une traduction de Roméo et Juliette, d’où provient cette dernière citation.