Paris
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Amis des arts,
Amis des libertés,
« On ne choisit pas les choses qui nous touchent ». Ce sont là les mots de l’écrivain anglais Graham Greene. Propos qui siéent parfaitement aux flâneries du visiteur dans les travées monumentales d’Art Paris, au hasard de la découverte d’une œuvre, admirable ou surprenante, qui ne manquera pas de le toucher.
Bon. Je ne suis pas sûr que cet ancien préposé des services du renseignement britannique que fut Graham Greene ait été si bien renseigné. Du moins pas en matière d’art.
Scénariste du Troisième homme de Carol Reed, voici ce qu’il faisait dire au personnage principal interprété par Joseph Cotten : « L’Italie sous les Borgia a connu 30 ans de terreur, de meurtres, de carnage… Mais ça a donné Michel-Ange, de Vinci et la Renaissance. La Suisse a connu la fraternité, 500 ans de démocratie et de paix. Et ça a donné quoi ? … Le coucou ! ».
Il s’agit là d’un raccourci que je ne puis, en ma qualité de représentant de la Suisse, laisser passer.
La question que l’on est en droit de se poser, c’est : faut-il voir une forme de mépris dans cette fameuse réplique, mépris tout particulièrement malvenu de la part d’un homme de lettres ayant choisi de s’installer et de finir sa vie chez nous, en Suisse, sur les hauteurs de Vevey ? Un homme que nous avons accueilli. A qui nous avons fait goûter les produits de notre terroir, que nous avons éveillé aux joies simples des sports d’hiver et des nuits en chalet. A qui nous avons octroyé permis de résider et de disposer d’un pied-à-terre dans les vignes, avec vue imprenable sur le lac et les Alpes.
Il s’était établi non loin de chez Charlie Chaplin, qui n’a pour sa part jamais manqué de dire le plus grand bien de notre pays, alors même qu’il était pourtant en litige avec son armée, respectivement le stand de tir situé sur la parcelle à côté de son manoir dont il ne supportait pas le bruit.
Si l’on peut soupçonner Graham Greene d’avoir cédé aux caprices d’une bonne formule, celle-ci mériterait toutefois d’être qualifiée de « fake news », tant il se trompait.
Car notre longue tradition de fraternité, de démocratie et de paix n’a pas fait qu’amener le coucou suisse.
Elle a également produit le couteau suisse.
Et la bande velcro.
N’en déplaise aux espions retraités passés à l’écriture mais restés à l’ouest, elle a aussi suscité vocations d’artistes et même favorisé l’apparition de mouvements artistiques.
Dont l’iconoclaste DADA, né en 1916 au Cabaret Voltaire de Zurich, dans une Suisse pacifique alors préservée des sanglantes inepties de la Grande Guerre.
C’est là que furent exposés certains chefs-d’œuvre cubistes. Ce qui est bien naturel, si l’on considère que notre pays revendique encore la paternité du bouillon en cube.
Mesdames, Messieurs,
Amis Français,
La Suisse charrie son lot d’images d’Epinal. Elle n’est pas plus le pays du coucou que la France n’est celui du coq. Elle ne prétend pas non plus au titre d’Etat qui détiendrait le monopole du brevet des inventions dont il est plaisant et facile de se moquer. Tout cela, ce sont des idées reçues.
Que celles-ci soient fréquemment perpétuées traduisent une perplexité à l’endroit d’une Suisse méconnue.
Au fond, qu’est-ce que la Suisse ?
D’un point de vue politique, c’est une structure complexe : un état fédéral quadrilingue et donc pluriculturel ; aux aspirations libérales-sociales ; fondé sur une constitution consacrant tout à la fois, sur le plan interne, la séparation des pouvoirs, les compétences réservées de ses cantons, l’autonomie de ses communes et, à l’international, le principe d’une neutralité garantissant l’intégrité et l’inviolabilité de son territoire ; et qui offre, enfin, à ses citoyens le droit de déposer des initiatives populaires et d’aller voter quatre fois par an, par tous les temps et en toute saison.
Bref, une improbable machinerie politico-administrative, savamment entretenue à l’huile de consensus, qui permet de progresser, lentement mais sûrement.
Cette machinerie fait penser aux constructions de notre grand artiste contemporain Jean Tinguely. Avec Niki de Saint-Phalle, il agrémenta deux de vos fontaines publiques : l’une à Beaubourg, l’autre à Château-Chinon. On comprendra que son talent n’était pas tout-à-fait inconnu de vos anciens présidents.
Cela pour dire, et ne pas tout à fait démentir Graham Greene, qu’il existe bien, probablement, un lien entre tout créateur et l’histoire de son pays.
Nos artistes contemporains peuvent ainsi passer pour des esprits horlogers à l’imagination insolite, aux idées parfois aussi sophistiquées que notre système politique et, parce qu’ils le maîtrisent sans doute mieux que quiconque, qui n’hésitent pas non plus à détourner les codes du consensus pour le réinventer de façon provocante et souvent salutaire.
Vous l’aurez compris, je suis honoré et fier de vous présenter aujourd’hui leur travail.
Mesdames, Messieurs,
Cette nouvelle rencontre de la Suisse et de la France autour des arts est à mes yeux très importante : elle s’inscrit dans le droit sens des 500 ans de paix et d’amitié durable que nous venons de fêter en 2016.
Paris est capitale des arts, dont les lumières ont toujours attiré les artistes suisses. Depuis 30 ans, ils y tiennent même vitrine : le Centre culturel suisse, où s’exposent leurs plus tonitruantes provocations.
Qui partage notre langue ne peut qu’aimer la France, ses monuments, sa littérature et sa philosophie, à l’édification de laquelle ont participé des Suisses, comme Rousseau, et des presque Suisses, comme Voltaire.
Ainsi, comme à vous, les libertés nous sont chères.
Elles impliquent notamment le refus des communautarismes, qui n’ont pas droit de cité dans le milieu des arts. Si tout à l’heure, j’évoquais des mouvements artistiques en soi susceptibles d’engendrer des imaginaires différents, ceux-ci ont vocation toujours à se mélanger, à se parler, à se répondre, même dans leurs plus vives querelles.
C’est de cette manière que les arts s’enrichissent et les Hommes et les Femmes à leur contact se cultivent et gagnent en sagesse.
Inspirons-nous de cela au quotidien.
Soutenons nos artistes épris de libertés.
Laissons-les outrepasser les normes de la bienséance, incitons-les à pourfendre les clichés et les idées reçues et surtout, continuons comme aujourd’hui à les faire se rencontrer, jusqu’à ce que nos coucous célèbrent le lever du jour et vos coqs gagnent en précision pour chanter tous les quarts d’heure.
Pour en terminer avec ces considérations sur les animaux à plumes, je vous recommande d’aller admirer Corbeau de notre artiste photographe Anne Golaz, œuvre exposée, parmi d’autres, à la galerie C.
Je vous remercie de votre attention et vous souhaite un excellent salon.