Bulle
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Amis du Cervin,
Amis du Moléson,
Amis de la colline de la Chia,
En 2004, Bulle est passée du Ranz des vaches à celui de la ville romande où il fait le mieux vivre.
Quel chemin parcouru !
Celui-ci passé, bien sûr, par l’autoroute A12 et la construction, à la fin des années 70, du viaduc de la Gruyère.
C’est là sans doute une ironie de l’histoire, mais la Gruyère doit son passé à des comtes et son présent à un viaduc.
L’entrée dans le réseau autoroutier national en 1981, 500 ans exactement après celle du canton de Fribourg dans la Confédération, a consolidé les liens entre le district et notre Etat fédéral.
La Gruyère, qui aime et vit de la politique, est une grande productrice de députés fédéraux.
Portraitiste à la plume acérée, le journaliste Léon Savary, qui a vécu à Bulle, avait édité dans les années cinquante un savoureux pamphlet, intitulé « Voulez-vous être conseiller national ? ». Voici comment il décrivait les qualités, au plan électoral, de l’aspirant-conseiller fédéral. « Le format idéal consiste à être radical, protestant, franc-maçon, juriste, homme d’affaires, propriétaire, membre de plusieurs conseils d’administration, conseiller national depuis au moins six à huit ans, si possible officier supérieur (le grade de major suffit), marié, père d’au-moins deux enfants, déiste sans piété excessive, anticommuniste résolu (quitte à traiter avec les Soviets si ça rapporte), éventuellement lauréat des concours de tirs et de gymnastique – cette dernière exigence n’étant d’ailleurs pas implacable ».
Là encore, quel chemin parcouru !
Mais cette fois-ci, par le Conseil fédéral qui, transfiguré par la modernité, accueille de nos jours des individus de tous bords, plus nécessairement issus des écosystèmes radicaux et masculins.
Ces nouveaux membres jouissant d’une qualité de vie globalement comparable à celle des Bullois et des Bulloises, si l’on se réfère donc à ce fameux premier rang obtenu par votre ville en 2004.
Mesdames, Messieurs,
Sortir un peu de Berne et rencontrer la population nous fait un bien fou, à moi ainsi qu’à mes collègues du Conseil fédéral.
Bien sûr, nous n’allons pas pouvoir serrer la main de chacun, mais entretenir avec vous tous une relation de proximité, dans un contexte de grande liberté, c’est un moment vraiment important.
Un moment d’autant plus apprécié qu’il se déroule dans un climat détendu prouvant l’existence, au-dessus de notre territoire, d’un anticyclone social dû à la fiabilité de nos institutions politiques. Les Suisses sont attachés à la démocratie qui leur confère liberté et sécurité, et ils savent distinguer entre la critique des idées et celle des personnes, préférant aux invectives gratuites les payants échanges. Dans chaque région de la Suisse, nous trouvons ainsi la même réception chaleureuse et celle-ci nous pousse, soyez-en sûr, à nous dépasser dans le cadre de notre activité pour tenter d’anticiper les problèmes et de répondre aux attentes en décevant le moins possible, même si cela n’est pas toujours facile.
Lors de nos excursions, nous redécouvrons aussi le patrimoine, ce ciment émotionnel qui unit les Suisses dans leur fierté et les rassemblent, au-delà de leurs différences.
La Gruyère est une région qui frappe d’emblée par sa beauté.
Dessinée par les eaux de la Sarine, de l’Albeuve, de la Jogne ou de la Trême, qui ont façonné ses montagnes, elle est la démonstration que l’Homme, lorsqu’il bâtit, peut aussi sublimer la nature : créé par le barrage de Rossens, le lac artificiel de la Gruyère a fini par engendrer un paysage au charme authentique.
Quant à la cité de Gruyères, elle illustre le bon voisinage de la culture et de l’histoire par son site muséal consacré à l’art médiéval, à l’art bouddhiste tibétain et à l’art fantastique, avec le Musée HR Giger, l’inventeur d’« Alien ». Cet « étranger » d’Hollywood venu de l’espace qui reçoit désormais sur Terre les visiteurs accourus de « Bollywood ». Bulle est quant à elle une capitale musicale, qui héberge Ebullition, les Francomanias et le Festival Altitudes et où résonne encore parfois, lorsqu’un vent descendu de l’Intyamon souffle sur le Pâquier, le chant feutré des carmélites.
Visiter des régions et des cultures qui font la Suisse, c’est également connaître des diversités linguistiques.
Nos amis Suisses alémaniques, grisons et italophones ont leur dialecte et les Gruériens le leur.
Le patois n’est pas une langue morte : c’est une tradition vivante. Il doit être sauvegardé comme le vieux témoin de nos origines. Le patois est une langue qui chante.
Et qui n’est pas si compliquée que cela : en patois, « poya » se dit « poya ». Et « bénichon », « bénichon ».
Ou « recrotzon », dans les vallées situées à deux semaines de Bulle.
Mesdames, Messieurs,
L’animal emblématique de la Ville de Bulle, c’est le Taureau. Et celui de la ville de Berne, c’est l’Ours.
Deux cités qui symboliquement se rencontrent aujourd’hui. J’ai relu hier soir La Fontaine, mais n’ai pas trouvé de fable qui soit intitulée l’Ours et le Taureau.
Pourtant, une telle fable méritait d’exister. Elle pourrait dire à peu près ceci.
« Quittant sa fosse pour la prairie où vit le Taureau, l’Ours voit son ciel s’agrandir et réalise soudain que vivre est bon loin du sentiment de parfois tourner en rond ».
Je vous remercie de votre attention et vous souhaite une très belle journée.