Saignelégier
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Discours prononcé en français et en allemand. Texte original, non traduit.
Monsieur le Président du Gouvernement de la République et canton du Jura,
Madame et Messieurs les ministres,
Madame et Messieurs les Conseillers d’Etat du canton de Fribourg,
Monsieur le Président du Conseil national, Mesdames et Messieurs les Parlementaires fédéraux,
Mesdames et Messieurs les membres des autorités cantonales et communales,
Amis des Franches-Montagnes et des Fidèles Montures,
Je me réjouis à double titre d’être ici aujourd’hui. En ma qualité de président de la Confédération, mais aussi en tant que Fribourgeois. Fribourg est en effet l’hôte d’honneur de l’édition de cette année du Marché-Concours. Fribourg, où la modernité rencontre la tradition, où la Ville rencontre la campagne, où le francophone rencontre le germanophone, comme ici à Saignelégier.
Si Fribourg est déjà entré en 1481 dans la Confédération, c’est le lundi 1er janvier 1979 que le canton du Jura l’a officiellement rejointe pour y trouver sa souveraineté.
Les Francs-Montagnards qui fêtaient la nouvelle année n’étaient donc pas encore tout à fait rentrés chez eux lorsqu’ils sont brusquement passés du statut de Bernois à celui de Jurassien. A l’exception, bien sûr, de ceux qui étaient venus en voisins de Moutier et qui durent encore patienter 39 petites années.
C’est le Conseil fédéral qui avait décidé de fixer au 1er janvier 1979 l’entrée en vigueur de la loi fédérale du 9 mars 1978 concernant « la révision de lois fédérales à la suite de la création du canton du Jura », ainsi référencée aux pages 643 et suivantes du volume 1978 de la Feuille Fédérale. Je le précise à l’intention des insomniaques qui souhaiteraient retrouver le goût du sommeil par la lecture. Cette décision de mise en vigueur avait été prise par le Conseil fédéral par arrêté du 15 novembre 1978.
Ne souhaitant pas venir les mains vides, j’ai choisi de remettre un exemplaire de cet arrêté au gouvernement jurassien, comme un symbole du lien d’amitié fédérale qui unit la Suisse et le Jura depuis maintenant quatre décennies. Vous constaterez qu’il a été rédigé dans un style juridique qui hésite entre le neutre et le terne.
Un style qui ne peut naturellement pas rivaliser avec celui, imagé et flamboyant, de vos auteurs. Les Alexandre Voisard, Jean Cuttat ou son frère cadet Tristan Solier, qui, pour reprendre les mots de l’aîné, « ont fait côte à côte la guerre fraîche et joyeuse de la libération » du Jura.
Mais quel rapport, me direz-vous, entre cet acte officiel et le Marché-Concours ?
Eh bien, c’est une excellente question. Et figurez-vous qu’elle a sa réponse, qui se situe dans le champ de la grande Histoire.
Dans la composition du Conseil fédéral en 1978, figurait alors un certain Georges-André… Chevallaz !
Un patronyme aux accents équestres, le seul parmi ceux de nos anciens conseillers fédéraux. Entre 1954 et 1956, il y a bien eu un Holenstein, mais ce nom de famille se rapprochait d’une autre espèce à concours…
Que la date d’entrée en souveraineté de l’unique canton suisse dont le totem pourrait être le Cheval ait précisément été choisie par un nommé Chevallaz, cela plaçait d’emblée le jeune Jura libéré sous les meilleurs auspices.
Tous les astres étaient par ailleurs favorablement alignés dès lors que, au début de l’année 1979, on se trouvait encore, du point de vue de l’astrologie chinoise, dans l’année du cheval.
Il faut bien comprendre ici que toute décision du Conseil fédéral doit en principe être dûment préavisée par un astrologue. Comme celles du gouvernement jurassien doivent l’être par une personne qui détient le secret. Et celles de Donald Trump par une salve de tweets.
Moment ô combien historique pour le Jura, le 1er janvier 1979 fut aussi une date importante pour les marchés-concours en général : c’est ce jour-là, en effet, que fut créé celui du chameau et de la moto. Je veux bien sûr parler du Paris-Dakar, qui s’élançait alors pour la toute première fois.
Mesdames, Messieurs,
Au-delà du lien fédéral, il y a un lien plus profond encore qui nous unit: c’est notre attachement aux traditions. L’élevage du cheval des Franches-Montagnes est en une. Grâce à la passion et au prix d’un dur labeur, les éleveurs font vivre, depuis des décennies, ce savoir-faire ancestral.
Sans les éleveurs de franches-montagnes, la seule race indigène de chevaux n’existerait pas, et le Marché-Concours non plus. Merci à vous pour votre engagement sans faille.
La Suisse est bel et bien une place-forte des traditions vivantes.
Si vous avez envie de mieux le connaître, je vous recommande d’ailleurs la lecture d’un ouvrage conçu par un touriste anglais passionné de la Suisse. Paraît-il que cela se trouve encore au XXIe siècle !
Cet ouvrage s’intitule « Autour de la Suisse en 80 cartes : un prodigieux voyage à travers le temps et l’espace ».
Il s’agit d’un précieux témoignage, qui retrace quatre siècles de cartographie.
De la première carte gravée sur bois par le diplomate et historien Aegidius Tschudi et publiée en 1538, jusqu’à la fameuse carte Dufour, première carte officielle de la Suisse, éditée au milieu du XIXe siècle par celui qui n’était pas encore général, mais déjà typographe.
Ce beau livre contient notamment des cartes ayant trait au développement de nos transports ferroviaires, ainsi que de nos routes nationales.
La Transjurane n’y figure malheureusement pas.
C’est parce que l’ouvrage est paru en 2015, soit à une époque où les travaux venaient tout juste de commencer il y a 30 ans.
On y trouve aussi une carte qui recense tous les grands fromages de la Suisse, dont bien sûr la Tête de Moine.
Produit que vous connaissez bien, et que j’aurais voulu voir élu fromage suisse de l’année 2018 pour marquer ma présidence, moi qui ne fréquente plus guère les coiffeurs.
Il ne manque à mon avis qu’une seule carte dans cet ouvrage : celle qui recenserait nos grandes fêtes traditionnelles.
Ich hätte mir diese Karte so vorgestellt: Gross und etwas links vom Zentrum eine lange, blumengeschmückte Bénichon-Schaukel: das ganz und gar objektive Bild des diesjährigen Gastkantons!
Rechts im Bild wären die Buben als «Hirten» und «Kühe» des Chalandamarz von Ftan, des rätoromanischen Karnevals, zu sehen.
Ganz links, rund um einen grossen Suppentopf: das überschwängliche Fest der Genfer Escalade.
Weiter oben, etwas im Norden, der Sechseläuten-Böögg, der drei Meter vierzig grosse Zürcher Schneemann, der hier an dieser Stelle geschmolzen sein musste. Denn Ehrengast war er 2016.
Unten im Süden dann die historischen Milizen des Val Blenio, die an einem Tisch vor einer grossen Marronipfanne sitzen, deren Kulturerbe traditionell im Herbst im Tessin gefeiert wird.
Und schliesslich hätten wir dann im nordwestlichen Teil dieser Fantasiekarte der Schweiz die stolzen Pferde mit ihren schönen Gespannen, in einer gelben Staubwolke mitten in einer Tannenlichtung.
Diese Karte würden wir mit unseren Kinderaugen betrachten.
Mesdames, Messieurs,
Les fêtes traditionnelles ne font pas que flatter les sentiments patriotiques du peuple. Elles agissent aussi sur notre imagination et donnent des couleurs et des odeurs à nos souvenirs.
Ainsi en est-il du Marché-Concours des Franches-Montagnes.
Dans les années 70, il était lieu de rassemblement où s’entretenait le flambeau joyeux de la lutte pour l’indépendance, chantée par vos poètes. Vous étiez heureux de vous y sentir des Jurassiens.
Les hennissements des montures, vous les couvriez de vos rires tonitruants de franc-montagnards, qui mériteraient un jour une AOP. Les enfants de cette époque ont sans doute gardé des images merveilleuses de ces rassemblements, voilées toutefois peut-être d’une tristesse légère.
Le rêve de liberté de leurs parents s’exprimait en effet à une période de l’année qui signifiait pour eux la fin, précisément, de la liberté, puisqu’on arrivait au terme des grandes vacances. L’odeur de la selle annonçait en quelque sorte celle des cartables.
Il y avait là, certainement, comme un parfum de nostalgie, de ceux qui marquent profondément la mémoire.
C’est tout cela, la puissance des grandes manifestations culturelles qui finit par forger, au-delà des régions et des cantons, des sentiments et une identité helvétique commune.
En revanche, j’ai pu remarquer que les discours tenus dans ces grandes manifestations ne restent pas et surtout ne nourrissent pas. Je vais donc conclure, car il est grand temps de boire et de manger.
Et je ne voudrais surtout pas faire mentir l’adage chinois qui dit que l’ « on connaît le cheval en chemin, et le cavalier à l’auberge ».
Je vous remercie de votre attention.