Berne
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Discours prononcé en français et en anglais. Texte original, non traduit.
Mesdames, Messieurs,
2018 nous trouve à la croisée des chemins. 2018 a rebattu les cartes de la géopolitique mondiale.
Conséquence : les défis auxquels nous devons actuellement faire face sont – je n’ai pas peur des mots – énormes.
Si l’on considère la mondialisation, avec ses inégalités et ses conflits internes ; les extrémismes, le terrorisme ; les conflits internes et les guerres, avec les mouvements migratoires massifs qui les accompagnent ; ou encore le changement climatique, avec ses catastrophes et ses impacts socio-économiques toujours plus importants…
Eh bien, si l’on considère le monde sous cet angle objectif, alors l’engagement de la Suisse, mais aussi des institutions internationales en faveur de la paix, des droits de l’homme et de la démocratie reste plus que jamais nécessaire. J’en suis fermement convaincu.
Et pourtant… pourtant, face à ces problèmes actuels, nous constatons une nette tendance à chercher des réponses dans un regain des nationalismes, un repli sur soi, un rétrécissement de l’horizon politique, une tendance à la polarisation, une méfiance toujours plus forte envers les autres, en général.
J’irai même plus loin, j’estime que nous assistons à une lente érosion de l’ordre international, fondé sur le droit, tel que nous l’avons connu ces dernières décennies.
Comme Président de la Confédération suisse, ce qu’il faut bien appeler la crise du multilatéralisme me préoccupe beaucoup. Car nous avons conscience de la valeur d’un ordre juridique international fonctionnel, basé sur le dialogue à plusieurs voix.
Un tel ordre est garant de la stabilité et correspond aux valeurs de la Suisse, mais aussi aux valeurs des institutions internationales, dont plusieurs ont leur siège en Suisse.
Pour être efficaces et justes, les réponses à apporter doivent être globales et acceptées par tous. Puisque les enjeux dépassent les frontières nationales et continentales.
En Suisse aussi, la tentation du repli, la méfiance envers l’ordre international existe.
Nous la vivons très concrètement en ce moment même, avec l’initiative dite pour l’autodétermination, sur laquelle les Suisses doivent se prononcer le 25 novembre.
Cette proposition s’inscrit dans la droite ligne de la crise du multilatéralisme, dont je viens de parler : elle permettrait à la Suisse de remettre en question ses accords internationaux, ce qui amènerait surtout incertitude et instabilité.
Cette initiative menace potentiellement tous les traités : des accords de l’Organisation mondiale du commerce jusqu’aux accords de libre-échange.
Or aujourd’hui, si l’économie suisse se porte si bien, c’est aussi grâce à ces traités internationaux.
Idem avec la Cour européenne des droits de l’homme : elle fixe des normes minimales valables dans toute l’Europe. Pour le continent, c’est un véritable gage de sécurité. Si la Suisse devait prendre ses distances, ce serait un dégât d’image très fort, et cela affaiblirait clairement notre position sur la scène internationale.
C’est pourquoi le Parlement et le gouvernement suisse rejettent fermement ce texte.
On le constate, cette tentation du repli et de la méfiance menace notre vivre-ensemble partout. En Suisse comme ailleurs. A chacun de prendre ses responsabilités.
C’est la responsabilité de la Suisse d’utiliser sa démocratie directe à bon escient, mais aussi de promouvoir la collaboration multilatérale, via notamment les institutions internationales.
Ne pas s’investir pour affronter ensemble les défis transnationaux, c’est compromettre l’évolution pacifique dans de nombreuses régions du monde.
C’est voir disparaître les perspectives de stabilité politique, de bonne gouvernance, d’essor économique.
Or il faut le rappeler : si la défiance envers le système international continue de s’accroître, ce sont les pays les plus fragiles qui en pâtiront le plus.
Cette seule raison suffit à justifier un engagement redoublé de notre part.
De notre part, à nous les gouvernements, mais de votre part aussi, à vous les médias, qui traversez également un fort champ de tension.
Ladies and gentlemen,
Today, politicians and journalists find themselves in a similar situation.
Political and economic issues have become very complex. Take migration, for example. Or climate change.
It takes a great deal of effort to truly understand these subjects. But it is easy to answer questions about them with a simple “yes” or “no”. Which is why debate is often reduced to an overly simplistic ‘black or white’ narrative – without any “shades of grey”.
The obstacles facing politicians and journalists who try to communicate that complexity are the same: the rise of populism and the economy of attention.
Both phenomena seek to make easy gains: clicks for the media and votes for politicians.
Attention has always been a precious resource and populism has always existed.
But with the internet and social media, the rules of the game have changed. It has become increasingly difficult to make your voice heard above the general cacophony.
You don’t get attention simply because you have more information than others. Information is worthless unless you’re able to get people’s attention.
The situation is especially challenging as societal developments seem to overlap and reinforce each other: the fragmentation of public debate, the structural crisis of the media, and the rise in populism.
Ladies and gentlemen,
There will always be a need for high quality journalism. Never has it been more important for society to be able to hold open and inclusive debates.
Only quality media are capable of staging such a debate – regardless of whether it is online, in print, on TV or on the radio.
Arthur Miller summed it up in a nutshell when he said, “A good newspaper, I suppose, is a nation talking to itself.”
That was back in 1961 and it still holds true today. Even though the world has changed, especially the media.
We need a good dialogue.
And you, the foreign correspondents and your association, play an important role in facilitating that dialogue. Because you not only write about the UN in Geneva and global companies in Zurich, Basel and Zug, but you also explain Switzerland to the world.
And you explain Switzerland to us. We greatly value this outsider’s view. Switzerland – with its open economy – needs to discuss its openness constantly – at home and abroad.
As correspondents in Switzerland you are well aware that our form of democracy involves more than just voting about cow horns and unconditional basic income. It is a whole process of consultation, compromise. We discuss every bill intensely before it is submitted to parliament. Our direct democracy is a continual debate.
We count on you to find the right balance between simplifying complexity without taking readers for idiots, and presenting an issue in its complexity without losing their attention.
You do an important job. And I would like to thank you for that.
Ladies and gentlemen,
Much seems to have changed with the arrival of the internet. But many things remain the same.
C.P. Scott, the long-standing editor-in-chief of the Guardian – and I mean long-standing, he was in charge from 1872 until 1929 – wrote in an essay on the centenary of his newspaper that: “Comment is free, but facts are sacred”.
Indeed, some things should remain the same.
Thank you.