Sion
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Discours prononcé en français et en allemand. Texte original, non traduit.
Madame la Présidente du Conseil d’Etat,
Messieurs les Conseillers nationaux,
Monsieur le chef de la culture,
Amis de la nature,
Amis de la culture,
En 1981, la petite bourgade américaine de Castle Rock, située dans l’Etat du Maine, fut le théâtre d’un fait divers peu banal, mais proprement terrifiant.
Si ce fait divers avait été rappelé à la mémoire des membres du 13e comité intergouvernemental UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, réuni ces jours en République de Maurice, nul doute qu’il eût très sérieusement hypothéqué la candidature austro-helvétique de la gestion du danger d’avalanche.
Un fait divers susceptible de compromettre une tradition hivernale, nous ne pouvions passer cela sous silence.
Le protagoniste de cette tragédie locale, qui terrorisa les habitants de Castle Rock, était au départ un débonnaire et affectueux Saint-Bernard nommé « Cujo », transformé bien malgré lui en tueur sauvage, après avoir été mordu par une chauve-souris enragée.
Cette créature littéraire imaginée par le maître de l’horreur Stephen King constitue naturellement une antithèse retorse du mythique, mais bien réel, « Barry » de l’Hospice du Grand-Saint-Bernard. Qui, dans sa carrière de samaritain canidé, aurait sorti une quarantaine de personnes de sous les avalanches.
L’histoire de « Cujo », comme celle de « Barry », nous interroge sur notre rapport à la nature, par l’intermédiaire de notre « Rapport aux bêtes », pour paraphraser l’écrivaine valaisanne Noëlle Revaz.
Tout récemment, nous avons eu à nous prononcer sur le sort des cornes des vaches, question a priori saugrenue, mais issue du même champ de réflexions et qui n’est pas sans lien avec la tradition qui fait aujourd’hui son entrée au patrimoine immatériel universel.
Les cornes, sinon des vaches, du moins celles des chèvres, constituent l’un des premiers outils imaginés par nos ancêtres montagnards pour lutter contre le danger des avalanches.
Si l’on se fie à la tradition des « Woldmannli », ces hommes des bois de la région d’Andermatt, qui veillaient à l’époque sur la forêt protectrice d’avalanches de Gurschenwald, ils étaient équipés de telles cornes, ainsi que de lourdes cloches.
L’on peut supposer qu’ils se servaient de cet attirail sonore pour annoncer le danger, à moins que ce ne fût pour provoquer les coulées de neige.
Avec le temps, les moyens ont suivi le chemin de la modernité. Aux premiers coups de fusils déclencheurs d’avalanches déjà signalés au col du Gothard au XVe siècle, ont succédé le dynamitage, par « catex » ou « gazex ».
L’étude de la nature fondée sur l’observation des traces laissées par les animaux ou le humage de l’odeur de la neige sont aujourd’hui encadrés par des relevés cartographiques, et validés par des expertises qui vont jusqu’à étudier la forme des flocons. Ces procédés empruntent désormais à l’informatique, ce qui nous amène à cet amusant constat que les chiens auront progressivement été remplacés par des puces.
Et à cet autre constat, moins amusant, que dans sa lutte contemporaine contre le danger d’avalanche, l’homme s’appuie sur le progrès… Ce progrès qui se trouve peut-être à l’origine, précisément, des dérèglements climatiques redoutables que nous avons connus ces dernières années.
L’ensemble de ces techniques et moyens de lutte n’en forme pas moins un patrimoine d’expérience qui se confie de génération en génération, en Suisse comme en Autriche.
Ainsi présentée, la gestion du danger d’avalanches se situerait quelque part entre le compagnonnage français, système de transmission de techniques et d’un savoir-faire, et l’étude chinoise des 24 périodes solaires, approche ancestrale de la météorologie, qui figurent déjà au patrimoine mondial immatériel.
Selon cette dernière conception chinoise, gérer le danger d’avalanche reviendrait tout particulièrement à scruter la montagne, des prémices de l’hiver, lorsque « le faisan jaune se tait », jusque vers la fin du printemps, quand apparaissent « les premiers arcs-en-ciel » et que « la huppe se pose sur le mûrier ».
Au final, la préservation et le développement des méthodes de gestion devraient conduire à une rationalisation du risque des avalanches, susceptible de faire éventuellement démentir cette définition de mots croisés de Tristan Bernard :
« Difficile à retrouver après une catastrophe, en 11 lettres. (…) Responsable ».
Tristan Bernard qui n’avait, c’est le lieu de le préciser ici, rien d’un saint.
Mesdames, Messieurs,
Au-delà de l’héritage de techniques d’observation et de protection, il y a, dans la gestion du danger d’avalanches, quelque chose de plus important encore, qui fait de celle-ci une tradition culturelle à sauvegarder.
Je veux parler, bien sûr, de la puissance évocatrice des avalanches et de la menace qu’elles représentent.
La menace devant laquelle les hommes sont contraints, non seulement, de s’organiser pour ne pas perdre la vie, mais également de créer pour sublimer leurs peurs.
La montagne et ses dangers ont souvent été représentés dans les arts. Tous les enfants ont été marqués par l’ensevelissement du capitaine Haddock, surpris par une avalanche au cours d’un périple vers le « Temple du soleil ». Mais les avalanches ont naturellement déferlé dans la peinture, le cinéma et, plus encore, la littérature suisse.
Nos auteurs sont nombreux à s’être emparés de cette thématique, mais j’ai choisi de ne citer que Maurice Zermatten.
Parce que son nom fait non seulement référence à la montagne la plus célèbre du pays, mais aussi au lieu même où s’est tenu le 13e comité intergouvernemental UNESCO.
Son œuvre est une illustration formidable de la gestion du danger d’avalanche. Elle nous rappelle que littérature et culture demeurent en prise avec la nature : le point de départ de « La Montagne sans étoiles » est en effet l’avalanche qui avait emporté autrefois le village d’Albinen.
Et dans l’un de ses romans les plus connus, « La Colère de Dieu », Maurice Zermatten s’inspirait de l’effroyable débâcle du glacier du Giétro, qui s’était brusquement répandue, en 1818, sur l’Entremont et la commune de Martigny, causant de nombreuses victimes.
C’est un hommage symbolique porté aux disparus que de mettre en lumière la gestion du danger d’avalanche l’année même du bicentenaire de cette catastrophe, qui fut à l’origine d’un questionnement salutaire dans l’approche de la gestion des risques.
Meine Damen und Herren,
In der Regel dauert eine offizielle Rede nicht länger als eine Viertelstunde. Etwa so lange kann ein Mensch überleben, wenn er unter eine Lawine gekommen ist.
Heute Abend dürfte uns klargeworden sein: Damit die Einwohnerinnen und Einwohner von Albinen, Martigny, Evolène oder Galtür in Österreich überleben, muss auch das Wissen über die Lawinen überleben.
Es ist richtig und wichtig, den Umgang mit der Lawinengefahr in die Liste des immateriellen Kulturerbes der Menschheit aufzunehmen.
Meine Rede hier füllt gerade sieben Seiten Papier. Sie zu verlängern würde dazu führen, dass mehr Bäume gefällt werden müssten, die uns in den Schutzwäldern gute Dienste leisten. In den «Bannwäldern», die früher von den eben erwähnten «Woldmannli» überwacht wurden.
Es wäre deshalb inkonsequent von mir, diese Rede von Natur und Kultur jetzt nicht zu beenden.
Ich möchte schliessen mit dem «Vieux chalet» von Joseph Bovet, das wir alle schon einmal gesungen haben, das einstürzte, «parce que la neige et les rochers s’étaient unis pour l’arracher».
Il a été reconstruit, plus beau qu’avant, par des hommes plus sages d’avoir appris de la nature.
Des hommes qui, s’ils avaient été parmi nous, auraient probablement salué l’intronisation de la gestion du danger d’avalanches par des applaudissements prudemment feutrés.
Merci de votre attention.