Lausanne
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Amis de la science et de l’innovation,
Amis des problèmes et des solutions,
Commençons, si vous le voulez bien, par un petit problème de mathématiques.
Sachant qu’une institution universitaire de renommée internationale
a fêté ses 150 ans en 2003
et qu’elle fête ses 50 ans en 2019,
calculez son année de création.
Il s’agit là d’une équation paradoxale, d’un défi intellectuel à la hauteur de ceux relevés au sein même de cette institution universitaire, l’EPFL.
Pour la résoudre, il faut recourir à l’interdisciplinarité.
S’aventurer par exemple dans le domaine de la santé et du social:
perdre une centaine d’années en seulement seize ans, c’est le signe d’un accroissement notable et subit de l’espérance de vie.
Qui va dans le sens, non seulement des recherches biotechniques menées en ces lieux, mais aussi d’un jeunisme touchant nos sociétés modernes.
Un jeunisme se concrétisant à l’EPFL par l’émergence de nombreux lieux de vie et d’accueil susceptibles de rajeunir encore l’ambiance sur le campus.
Mais la solution du problème se trouve peut-être dans le domaine du droit et de la politique : elle serait liée au fédéralisme.
Le prescrit apparemment absurde de l’équation pourrait simplement résulter d’un bug originel, remontant à une époque où subsistaient dans notre pays des systèmes de mesures différents et susceptibles d’occasionner des erreurs de chiffre.
A moins qu’il ne faille considérer notre Histoire et cet esprit d’indépendance typiquement helvétique qui nous ferait envisager les règles de la science et du calcul d’une façon audacieuse, à rebours de nos voisins.
Cela ne serait pas étonnant si l’on pense que la Suisse est une petite start-up autonome fondée au 13e siècle, très créative dans le domaine de l’ingénierie et du design.
Nous avons en effet inventé la hallebarde et osé nous choisir un drapeau parfaitement carré.
Une gamme de produits innovants que nous avons su exporter à l’étranger, au Vatican qui continue à s’en servir.
Mesdames, Messieurs,
Je suis venu officiellement à plusieurs reprises à l’EPFL au cours de ces dernières années.
En 2015, aux premiers temps du Swiss Convention Center, splendide bâtiment qui occupe une surface de 10’000 m2.
En 2016, pour l’inauguration du Art Lab, pont boisé entre la science et la musique, qu’aurait certainement beaucoup apprécié Leibniz, lui qui voyait la musique comme « un exercice arithmétique inconscient, dans lequel l’esprit ne sait pas ce qu’il calcule ».
L’Art Lab est une merveille architecturale conçue par Kengo Kuma et qui couvre pour sa part une surface de 4’500m2.
Et me voilà cette année encore, dans le cadre d’une année de célébration, marquée par l’inauguration d’une arène en plein air aux dimensions beaucoup plus modestes – de quelques centaines de m2 – ainsi que d’un nouveau logo dont la statue ne mesure pour sa part qu’une petite vingtaine de m2.
Tout comme le nombre des années, les surfaces semblent drastiquement se réduire.
1969, lorsque cette déjà grande institution universitaire cantonale fondée en 1853 a acquis son statut fédéral.
Ce passage a eu lieu sous l’égide de mon prédécesseur Hans-Peter Tschudi, lequel avait eu l’heureuse idée de se laisser gagner par l’enthousiasme visionnaire du président d’alors, Maurice Cosandey.
Enthousiasme entretenu par ses successeurs Bernard Vittoz, Jean-Claude Badoux, Patrick Aebischer et aujourd’hui Martin Vetterli.
C’était donc bien dans le domaine du droit et du fédéralisme que résidait la solution de notre problème initial.
Mesdames, Messieurs,
Dans un monde d’innovation en perpétuel développement, 50 ans, ce n’est pas rien et cette journée officielle nous interroge sur notre rapport au temps.
Rapport au temps qui pourrait s’illustrer en reformulant le problème:
« Etant donné deux personnes, dont l’une est née en 1853 et l’autre en 1969, comment feront-elles pour se croiser en 2019 ? ».
Je m’inspire ici des œuvres posthumes du Professeur Froeppel, un scientifique imaginaire créé par le poète Jean Tardieu qui nous rappelle que les mathématiciens étaient à l’origine des philosophes.
La réflexion, l’esprit et la fantaisie, sans quoi il n’est point d’innovation, c’est aussi cela qui se cultive à l’université, au temps des mutations personnelles qui accompagne l’étudiant dans son chemin de vie.
A l’EPFL, où les projets se multiplient, les étudiants également se sont multipliés puisque, depuis les 11 recensés au départ, ils sont actuellement plus de 10’000 et forment une communauté internationale.
C’est à eux que j’aimerais enfin poser un dernier petit problème, également inventé par Jean Tardieu, pour souligner le fait qu’ils apprennent ici même à envisager les choses avec la curiosité des ouverts d’esprit :
« Etant donné un mur. Que se passe-t-il derrière celui-ci ? ».
Voilà une devise qui pourrait figurer sous le nouveau logo de l’EPFL aux couleurs fédérales.
Pour ne pas oublier que c’est notamment grâce à ses hautes écoles polytechniques que notre pays a su grandir en portant son regard au-delà des frontières et des limites toutes tracées.
Merci de nous avoir donné cette liberté.