Fribourg

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Discours prononcé en français, en allemand et en italien. Texte original, non traduit.

Amis des corps en mouvement,
Amis des vents et des courants,

Oui. Heu.

Je m’aperçois à l’instant que je me suis trompé : ce n’est pas auprès de l’Office fédéral de la culture que j’ai commandé quelques notes pour la rédaction de mon discours, mais auprès de l’Office fédéral de la météorologie.

J’espère que cela ne se remarquera pas trop.
Donc, je reprends.

Amis des corps en mouvement,
Amis des vents et des courants,

Les météorologues le savent bien, « dans l’hémisphère nord, toute particule en mouvement est déviée vers sa droite ».

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Gaspard-Gustave de Coriolis, qui a donné son nom au principe dit de la « force de Coriolis », notamment utilisé pour décrire et comprendre la trajectoire des vents et le déplacement des masses d’air.
Cette déviation constante vers la droite a aussi été remarquée par les politologues. Elle peut se mesurer dans le programme de certains candidats aux élections fédérales.

La « force de Coriolis » résulte d’une analyse assez pointue du travail et de l’énergie potentielle et cinétique au sein des systèmes en rotation.

Ses effets sont-ils observables dans le domaine de la danse ?

Voilà. Cette fois-ci, nous y sommes.

Pour le savoir, considérons, si vous le voulez bien, les lauréats des prix suisses de cette année.

Leur art consiste pour l’essentiel à se mouvoir en tournant sur eux-mêmes.

Leur parcours a subi les influences de cet élan de rotation, qui les a amenés à se déplacer par-delà les frontières.

Marie-Caroline Hominal est allée se former à Londres, avant de revenir en Suisse, dans le sens d’un fort courant descendant selon un axe nord-est.

Dominique Martinoli a quitté la Suisse en tourbillonant vers Belfort, ce qui, par aspiration, a fait revenir de Marseille Marion Zurbach.

Teresa Vittucci wiederum ist auf ihren Reisen zwischen Österreich und New York den Weg jener Winde gegangen, die den Golfstrom begleiten.

Edouard Hue a accompli d’immenses cycles en spirale qui l’ont progressivement éloigné de la Suisse, puis de l’Europe pour le faire dériver dans des hauteurs stratosphériques au-dessus du Burkina Faso, d’où il a rejoint les Jets Streams qui l’ont finalement conduit vers Singapour, le Japon, puis le Mexique et le Canada.

Quant à Teresa Rotemberg, elle s’est laissée emportée par les courants des quarantièmes rugissants du Sud-Est argentin qui lui ont fait traverser tout l’Atlantique dans le sens de la longueur et se poser en Suisse après une escale à Monte-Carlo probablement causée par un effet de convection thermique.

Katarzyna Gnadiec e Marco Cantalupo sono arrivati in Svizzera dalla Polonia e dall’Italia trasportati dalla brezza di un bello spirito di comunione.

Et Cindy van Acker a été portée des Flandres par ce vent du nord qui s’écoute craquer au plat pays de Brel.

Leur trajectoire à tous subit ce soir une nette déviation, dans un mouvement brusque d’entonnoir, qui les fait atterrir à Fribourg, dans ce grand et beau théâtre.

Nous sommes donc en mesure d’affiner comme suit le principe de la « force de Coriolis » : « dans le domaine de la danse, tout corps en mouvement, lorsqu’il est dévié, finit par atteindre le point d’Equilibre ».

Le cas de La Ribot est un peu plus complexe et préoccupe les climatologues, qui ont déjà eu fort à faire cette année.
Partie de Madrid, elle est passée par Genève pour être actuellement bloquée dans un anticyclone au-dessus de Paris.

Une des nombreuses conséquences du réchauffement climatique qu’elle supporte assez mal et qui la contraint à enlever ses vêtements lorsqu’elle se produit dans les musées.

Meine Damen und Herren

Die Biographie der Gewinnerin des Schweizer Grand Prix Tanz 2019 zeigt sehr gut – wie auch die anderen Gewinnerinnen und Gewinner heute Abend – wie international der Tanz ausgerichtet ist.

La Ribot ist spanisch-schweizerische Doppelbürgerin und versteht sich als «spanisch-schweizerische Künstlerin».

Tanzschaffende sind oft in verschiedenen Ländern engagiert, wechseln die Compagnien über die Grenzen hinweg. Denn der Tanz ist nicht an Sprache gebunden, wie etwa das Theater.

Obwohl – oder gerade weil – er nicht mit Worten, sondern mit Taten arbeitet, ist der Tanz prädestiniert dafür, Ideen und gesellschaftliche Anliegen aufzugreifen. Und Konventionen in Frage zu stellen.

Der Tanz hat zum Beispiel früh verstanden, dass Diversität wertvoll ist und alle Menschen Zugang zum Tanzen haben sollen.

Auch hierfür ist La Ribot ein gutes Beispiel. In «Happy Island» hat sie ein Tanzstück mit behinderten Menschen aus Portugal einstudiert. Und gezeigt, weshalb der Tanz relevant ist: Er ist ein Spiegel unserer Gesellschaft.

Und er ist dringlich, sinnlich, virtuos, er berührt.

Mesdames, Messieurs,

Et donc.

Evoquons à présent brièvement d’autres courants, ceux de la pensée.

Ils sont également véhiculés par nos primés du soir qui dans l’ensemble nous prouvent qu’il existe un lien évident entre la danse et le monde des idées.

Quelques exemples.

Chez La Ribot, le féminisme tient lieu d’atmosphère, elle qui a été décrite par la chaîne de télévision Arte comme une mère de l’art féministe.

En cette année où tant de femmes sont descendues dans la rue pour faire entendre leur voix, l’attribution du Grand Prix de danse à l’une d’entre elles qui a œuvré pour la cause en la magnifiant sur nos scènes est tout indiquée.

Un élan populaire qui fut aussi une immense danse joyeuse de pancartes et de slogans particulièrement créatifs.

Tout cela démontre d’une certaine manière que les grands mouvements qui font changer les sociétés trouvent bien souvent, sinon leur origine, du moins un point d’ancrage solide dans le monde virevoltant de la culture.

La Ribot se sert par ailleurs de la danse et de son corps pour décrire notre société de consommation et s’amuser de notre attachement aux objets avec un sens de l’humour et de l’absurde hérité d’Erik Satie, que n’aurait pas non plus renié Jean Tinguely.

Ce féminisme et cet humour, ils soufflent aussi sur l’œuvre parfois radicale de Teresa Vittucci.

Quant aux vents du chamanisme et de l’animisme, ils balayent régulièrement les spectacles de Katarzyna Gdaniec et Marco Cantalupo et de ceux de Marie-Caroline Hominal.

En allant voir Cindy van Aker, c’est plutôt aux bourrasques du symbolisme pictural que vous risquez de vous exposer.

Et les autres me direz-vous ?

Eh bien tous ventilent l’idée hautement écologique et donc également bien dans l’air du temps que nos corps sont des moteurs silencieux qui carburent à l’essence naturelle de beauté.

La liste de nos lauréats de cette année est ainsi totalement « gretacompatible ».

Mesdames, Messieurs,

« Il faut avoir une musique en soi pour faire danser le monde », ainsi parlait Nietzsche, pour qui la danse était le moyen ultime d’accéder gaiement au savoir.

La danse est essentielle, qui nous ramène, comme le vent, à l’état de nature.

Elle est susceptible de nous faire entrer en communion avec toutes les choses qui nous entourent, sur le mode de l’abandon le plus intime et le plus gracieux.

Plus que tout art, la danse est le symbole d’une liberté absolue, dans l’exercice de laquelle les artistes se meuvent au gré des courants aériens, par-delà les frontières, sur les scènes du monde entier.

Ils incarnent en cela même le principe d’une libre-circulation, que d’aucuns, qui ne sont point météorologues, souhaiteraient voir limitée.

Pour en finir avec le vent, j’aimerais que nous invoquions à présent le tonnerre, en applaudissant bien fort nos lauréats !

Icônes : Icons8