Paris

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Madame, Monsieur,

Chères étudiantes,

Chers étudiants,

Laissez-moi commencer par vos donner trois propositions dont, je vous le dis d’avance, une seule est vraie :

Le Président de la Russie est un grand fan de sport.
Le Président de la Suisse cuisine pour son équipe de communication.
La Reine Elizabeth II est décédée.

Toutes ces idées ont été reprises sur les réseaux sociaux, et pourtant, une seule est vraie.

Je laisse bien évidemment à votre gouverne la tâche de savoir laquelle…

Les fake news sont-elles la nouvelle menace du 21e siècle et mettent-elles nos démocraties en danger ?

A l’heure actuelle, elles ont tendance à être analysées comme un phénomène nouveau.

Pourtant, ce n’est pas le phénomène de désinformation qui est nouveau, mais plutôt son mode diffusion.

Les rumeurs et les demi-vérités ont en effet toujours existé.

Sous l’Ancien régime déjà circulaient des billets diffamatoires remettant en cause les mœurs des puissants afin de nuire à leur réputation.

La rumeur comme arme politique est finalement vieille comme le monde.

L’arrivée d’internet et des réseaux sociaux n’a pas créé ce que nous appelons aujourd’hui des fake news ou de la désinformation.

L’essor des plateformes numériques a par contre totalement chamboulé les modes de diffusion traditionnels de l’information.

Cela se traduit par quelques phénomènes :
Les vecteurs de l’information ont changé – la presse n’a plus le monopole de l’information.
Les possibilités de diffusion ont explosé avec l’essor des médias sociaux.
Les sources se sont démultipliées car chacun et chacune a désormais la possibilité de publier ses propres informations.

Laissez-moi revenir sur un exemple très personnel de diffusion de l’information.

Il y a un peu plus d’une année, j’étais à l’Assemblée des Nations Unies à New York. Alors que je prenais un bol d’air et préparais mon discours assis sur un trottoir, un photographe de presse a saisi cet instant de simplicité qui a rapidement fait le tour du monde.

L’histoire du « modeste président suisse –
oui l’an dernier j’étais président, une spécificité helvétique. En Suisse, nous ne connaissons pas le quinquennat et chaque conseiller fédéral (ou ministre) assume la présidence une année durant.

Je reprends donc l’histoire du modeste président suisse assis sur un trottoir. Celle-ci s’est rapidement développée – notamment sur le continent africain – en l’histoire du président suisse qui a loué un petit appartement à New York et qui cuisine tous les soirs pour son équipe de communicants.

Je laisse à votre discrétion le classement de cette information dans la catégorie « fake news » ou non !

Ce qui est sûr, c’est que la rapidité et l’ampleur de la diffusion de cette nouvelle n’ont rien à voir avec les billets diffamatoires de l’Ancien régime.

En quelques clics, cette nouvelle avait le tour du monde et elle s’était enrichie d’une multitude de nouvelles histoires.

Nous avons tendance à nous focaliser sur les dangers de ces évolutions. Avant d’y venir, je souhaite souligner que cette nouvelle dynamique de société recèle également des aspects positifs et porteurs de bonnes nouvelles.

En effet, ces avancées technologiques ont permis de donner une voix à chacune et chacun d’entre nous.

Cette nouvelle constellation a facilité l’accès à la sphère publique à des opinion dissidentes et minoritaires. Cette diversité est une force pour nos débats politiques, et en conséquence, un atout pour nos démocraties.

De plus, d’un point de vue sociétal, il me paraît important de rappeler que, grâce à de simples hashtags, des mouvements d’ampleur mondiale ont pu éclore.
Je pense ici autant au fameux #metoo qu’à des mobilisations symboliques comme #bringbackourgirls ou #BlackLivesMatter.

Cette nouvelle solidarité digitale est un formidable outil de mobilisation mais aussi un message d’espoir.

Pourtant, force est de constater que cette immense caisse de résonnance et les réseaux sociaux fonctionnent malheureusement aussi bien pour la désinformation. En particulier populiste.

La propagation à grande échelle de fake news est un risque pour nos systèmes démocratiques.

En effet, comment se former une opinion fondée si les informations pour le faire sont fausses ?

Le risque est aujourd’hui amplifié par d’autres évolutions structurelles inquiétantes.

Je pense notamment à
la fragmentation du débat politique avec Internet, ses différents filtres, ses algorithmes et ses effets multiplicateurs,
la crise structurelle des médias traditionnels et le fait que certains acteurs les discréditent systématiquement
la polarisation extrême des opinions, un phénomène qui n’a cessé de prendre de l’ampleur ces dernières années.
Cette conjonction de facteurs nous rappelle que des prémisses de base sont nécessaires à la démocratie.

Un système basé sur le pouvoir du demos – du peuple – requiert des citoyennes et citoyens non seulement informés et critiques, mais aussi ouverts au débat politique.

Les citoyennes et citoyens doivent faire preuve de distance et questionner l’information à l’aide de leur sens critique.

Ce processus de questionnement critique nous amène à différencier les opinions des vérités, les avis des faits.
Hannah Arendt nous le rappelle si bien :

« Les opinions, plus que les vérités, sont au centre de nos démocraties. Les opinions, basées sur des systèmes de valeurs propres, se confrontent et créent le fondement du débat politique. »

Mais l’opinion ne peut être hermétique à toute vérité.

Ainsi, c’est en usant de notre esprit d’analyse et en nous montrant critiques – dans le sens noble du terme – à l’égard des informations qui nous assaillent, que nous pouvons entretenir ce débat d’opinions.

Grâce à cela, nous pouvons tous participer au renforcement de la démocratie.

Si la lutte contre la désinformation passe par la culture d’un sens critique aiguisé, elle nécessite également une presse de qualité.

La démocratie directe – et notamment celle qui appelle les citoyennes et citoyens aux urnes plusieurs fois par année – a besoin de médias forts et indépendants.

La démocratie oblige en effet les citoyennes et citoyens à se confronter à des questions complexes lorsqu’ils vont voter.

Dans un monde globalisé et numérique, il faut tout entreprendre pour qu’ils ou elles soient suffisamment informés et ne se sente pas dépassés par les événements qui les entourent.

Dans ce contexte, les médias ont une grande responsabilité.

Il s’agit pour eux :
d’éviter les messages simplistes
de décrire les sujets dans toute leur complexité tout en restant critique
et d’entretenir le débat

Il est également important d’apprendre aux jeunes à « consommer » les médias de manière appropriée.

Nous devons leur enseigner comment utiliser les médias traditionnels ou sociaux, à repérer de fausses informations et leur expliquer, qu’à l’ère du tout gratuit, l’information de qualité a un prix.

Les derniers chiffres publiés en Suisse sur la qualité des médias font toutefois réfléchir.

Actuellement, 36% des Suisses ne consomment presque pas de nouvelles.
Ces indigents médiatiques, comme on les appelle, ont en outre fortement augmenté au cours des dix dernières années.

De nos jours, de plus en plus de consommatrices et consommateurs de médias préfèrent en outre se divertir plutôt que de s’informer.

L’importance croissante des plateformes numériques mondiales – et le déplacement des recettes publicitaires qui l’accompagne – mettent ainsi le journalisme de qualité sous pression.

Parallèlement, et cela peut paraître paradoxal, la population fait davantage confiance aux médias traditionnels comme source d’information fiable qu’aux médias sociaux.

Mais tout n’est pas si sombre. Certains médias – je pense au quotidien Le Monde par exemple – confirment que la qualité s’avère rentable.

La lutte contre la désinformation passe implique également une culture du débat.

Même si les politiciennes et politiciens helvétiques n’ont pas la réputation d’être de grands orateurs comme leurs collègues français, la Suisse est souvent vue comme un haut-lieu de la discussion politique.

Quatre fois par an, les citoyennes et citoyens suisses se rendent aux urnes.

Ils sont amenés à se prononcer au niveau national ou cantonal (« vos départements ») sur de nombreuses questions allant de l’augmentation du nombre de semaines de vacances (ce que les Suisses ont refusé !) à la question du diagnostic préimplantatoire, en passant par les vaches à cornes.

En Suisse, nous discutons chaque thème en profondeur avant qu’il ne passe devant le peuple.

Nous consultons tous les acteurs importants (syndicats patronaux et ouvriers, partis politiques, associations), à tous les niveaux (fédéral et cantonal).

Chacun a ainsi l’occasion de donner son avis. Le projet de loi est ensuite amendé en fonction des réactions et soumis au Parlement.

Nous discutons chaque loi dans la perspective d’un vote populaire et essayons de trouver des compromis pour satisfaire la majorité.

La démocratie directe nous oblige à nous confronter aux opinions des autres, à comprendre leurs arguments, bref à faire preuve d’empathie politique.

Grâce à ce système, les frustrations peuvent être détectées assez tôt, ou avant qu’il ne soit trop tard et que les déçus du système ne succombent à la propagande ou aux fake news.

Cela ne signifie pas pour autant que les fake news sont impossibles en Suisse.
Elles ont simplement plus de peine à s’imposer car chaque thème est discuté intensément.

Notre système de démocratie directe est en fait un formidable système d’alerte.

Ces débats politiques réguliers renforcent la culture du dialogue au sein d’un Etat.

Je parle ici d’un vrai dialogue où les participants ne se focalisent pas uniquement sur leurs propres arguments, mais intègrent les arguments de l’autre.

En termes académiques, on pourrait dire que les principes fixés par Habermas dans son éthique de la discussion se cristallisent en Suisse.

Il serait toutefois naïf de croire que ce fragile équilibre composé de mécanismes impersonnels peut nous protéger contre la désinformation.

En effet, bien que nos systèmes démocratiques soient intelligemment conçus et pensés, ils restent fragiles.

Alors que faire ?

Certains estiment que l’on pourra contrer cette menace par de nouvelles lois.
Je n’en suis pas convaincu.

Il est difficile et dangereux de fixer administrativement ce qui est vrai ou faux.
Dans son livre 1984, Georges Orwell avait imaginé un ministère de la vérité avec les dérives que l’on sait.

De plus, en légiférant, il est certes possible de lutter contre une certaine catégorie de fake news : certains chiffres peuvent être corrigés, certaines vérités peuvent être rétablies.

Mais, aucun système de fact-checking, aucune législation ne pourront lutter contre une autre catégorie plus insidieuse que sont les généralisations ou les simplifications.

Mesdames et Messieurs,

Nous assistons actuellement à une simplification extrême du discours politique alors que le monde qui nous entoure est de plus en plus complexe.

Ces formes plus sournoises de contre-vérité sont elles aussi dangereuses pour les démocraties.

Parce que – reconnaissons-le – nous sommes tous parfois tentés par la paresse intellectuelle, la facilité de l’information gratuite et la relativisation des problèmes.
Qui n’a jamais pensé : « Après tout, ce qu’est qu’une affaire d’opinion » ?

Mais cette relativisation est dangereuse car elle conduit à l’indifférence.

Or, si nos démocraties ont besoin de citoyennes et citoyens critiques, elles ont aussi besoin de citoyennes et citoyens engagés, qui justement ne sont pas indifférents aux problèmes des autres.

Cet engagement se reflète dans les nombreux compromis que le système de démocratie nous enjoint à faire.

Les compromis ne sont pas seulement indispensables à notre système politique.
Ils montrent aussi que nous ne sommes pas indifférents aux autres.

Notre démocratie est en danger car certains acteurs, au nom du peuple tout puissant, cherchent à affaiblir et décrédibiliser nos institutions.

Nous devons défendre de toutes nos forces la démocratie et l’Etat de droit :
En respectant la population,
En l’incitant à bien s’informer
En l’invitant à débattre et participer aux décisions.

Partager le pouvoir, c’est aussi partager les responsabilités.

Cela implique pour nous tous de prendre nos responsabilités.

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