Ascona
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Discours prononcé en français, allemand et italien. Texte original, non traduit.
Amis de la lumière et des couleurs,
Quitte à fâcher nos hôtes d’Ascona, je dois vous parler de Sienne.
Les plus cinéphiles d’entre vous se souviendront qu’on y a tourné des films absolument mémorables comme La ragazza del Palio ou Sette Note in Nero …
Mais ce n’est pas pour la richesse de son patrimoine cinématographique, qui ne saurait rivaliser avec celui de Locarno et d’Ascona, que je tiens à évoquer Sienne.
C’est pour des questions chimiques.
La ville de Sienne a donné son nom à un pigment minéral naturel, de teinte ocre brune rougeâtre dite « terre de Sienne », utilisé en peinture et classé sous la référence PBr7 du Colour Index, pour ceux qui souhaitent prendre des notes.
C’est ce pigment qui probablement confère à la ville de Sienne ses chaudes couleurs toscanes et ce n’est pas Dante Spinotti, chef opérateur italien invité cette année à Locarno qui a commencé sa carrière sur un film intitulé Il minestrone, qui osera venir me dire le contraire.
Très bien, mais quel est le rapport avec le Festival de Locarno, me demanderez-vous ?
Est-il encore en train de délirer après sa deuxième dose ?
Eh bien, le festival célèbre cette année les noces du cinéma et du Tessin en projetant une sélection de long-métrages qui ont été tournés dans la région et qui ont été montrés au festival depuis 1946, soit depuis 74 ans.
Et 74 ans de mariage, c’est précisément ce que l’on appelle les noces de Sienne, en référence à ce fameux pigment.
Voilà.
L’édition 2021 censée nous faire oublier une année culturelle terne est donc placée sous le signe de la couleur.
Elle l’est d’autant plus si l’on considère que le léopard est un fauve et que le fauve est aussi une couleur, dans les tons ocre, qui se rapproche précisément de la « terre de Sienne ».
Un daltonien nous dirait que cette année, tous les signaux sont au vert.
Meine Damen und Herren
Technicolor brachte dann die Farben des Lebens auf die Leinwand.
Dank der Technik können wir heute das bunte Erbe der siebten Kunst veredeln.
Die Cinémathèque suisse setzt sich für die digitale Restaurierung von Werken der Kategorie «Helvetica» ein:
Filme, die unsere Geschichte geprägt haben.
Das schenkt uns einen neuen Blick auf Derborence von 1985. Der Film wirkt, als sei er so modern wie Monte Verità, der hier als Weltpremiere gezeigt wird.
Und der es vielleicht auch unter die grossen Schweizer Klassiker schaffen wird.
Wer Literatur liebt, wird es bemerkt haben: Mit diesen beiden Filmen stehen zwei der grössten Schriftsteller, die in der Schweiz gelebt haben, virtuell in Locarno im Wettbewerb: Charles-Ferdinand Ramuz und Hermann Hesse.
Mit leichtem Vorteil für Hesse.
Er ist ja auf der anderen Seite des Sees, an den Hängen des Monte Tamaro auf dem Friedhof Gentilino begraben.
Pour les chanceux venus à Locarno cet été, l’expérience sera donc métaphysico-psychédélique, puisque les camaïeux du Tessin s’étaleront sur et autour des écrans, comme dans une peinture de Hodler, dont certaines des danseuses du Monte Verita viennent d’ailleurs d’être exposées au Musée d’Orsay.
Cette exposition consacrée aux peintres suisses du début du XXe siècle s’intitulait Modernités Suisses, une appellation qui pourrait aussi bien se rapporter au festival de Locarno, manifestation helvétique mondialement réputée pour son audace, son dynamisme et son sens de l’innovation parfois transgressive.
Toutes ces qualités qui l’ont aidée à trouver des solutions pour surmonter les aléas de la pandémie.
Le réalisateur de Derborence, Francis Reusser, avait installé ses caméras au Tessin pour réaliser Seuls, repris également cette année et qui pourrait pour sa part illustrer le sentiment d’isolement auquel nous avons été confrontés.
Heureusement, le cinéma était là pour occuper nos esprits et apaiser nos angoisses.
L’essor des projections numériques, qui a permis aux festivals de sauver leurs éditions et aux isolés de s’évader, a révolutionné notre façon d’appréhender la culture.
Nous avons pu expérimenter le plaisir particulier de découvrir une exclusivité mondiale à domicile.
Mais ce qui vaut pour le footballeur vaut pour le cinéphile : il faut garder l’habitude des rencontres à l’extérieur si l’on veut atteindre un jour le niveau de connaissance d’un Vladimir Petkovic ou d’un Giona Nazarro, pour citer deux idoles estivales locales qui le méritent.
Car le cinéma, c’est aussi et avant tout une expérience culturelle sociale, faite de rires communicatifs ou de tristesse commune, et les discussions d’après-films, où l’imaginaire du cinéaste finit d’infuser, y sont aussi essentielles que les débats d’après-match.
D’où l’importance, fondamentale, du soutien aux festivals, terrains privilégiés d’échanges et de rencontres sur lesquels les pouvoirs politiques – fédéraux, cantonaux et locaux – doivent absolument continuer à pratiquer le jeu en équipe.
Parti des ocres bruns de Sienne, je suis doucement en train de me perdre dans le vert émeraude des pelouses.
Je vais m’arrêter là, avant la faute de goût et le carton rouge-fauve.
Mesdames, Messieurs,
Le cinéma et la culture sont de retour au Tessin !
Et ça tombe bien, car ces derniers temps, nous étions un peu « en manque sur le point de vue culturel », selon une formule de Steve Martin appliquée aux habitants du petit pueblo de Santo Poco des Three Amigos, de l’honoré John Landis.
Godiamoci allora queste belle giornate di libertà
e il privilegio di poterci ritrovare a Locarno – tra amici e… contrariamente agli spassosi amigos… in più di tre alla volta!
Buon Festival a tutti e salute… che sia in rosso, bianco o rosé!