Lugano

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Discours prononcé en français, allemand et italien. Texte original, non traduit.

Amis des routes et des guitares,

On me signale la présence dans cette salle de personnes qui aiment voyager.

Ça tombe bien, en ce moment, j’ai plus de temps.

Alors on pourrait organiser quelque chose pour marquer le coup.

Les frontières étant actuellement rouvertes, je pense qu’il faut en profiter.

J’ai réfléchi.

L’idée serait d’aller d’Engelberg à Carcassonne.

Soit environ 900 kilomètres, ce qui n’est déjà pas rien.

Mais puisque nous avons ce soir 1000 vies à honorer, je vous propose de symboliquement porter cet itinéraire à 1000 kilomètres, en faisant un crochet par Zürich, une bourgade qui mérite sans doute qu’on s’intéresse un peu à elle.

A Engelberg, sur qui la montagne du Titlis veille tel l’ange de la musique sur les talents bientôt révélés au monde, nous passerons notre première nuit à l’Hôtel Hess.

J’ai vérifié, la chambre 307 est encore libre.

Il faudra juste éviter de jouer de la musique après 22 heures et surtout pas du cymbalum, une habitude prise par certains habitués, susceptible de grandement taper sur les nerfs de la population locale.

Car les Obwaldiens d’Engelberg ne sont pas tous de joyeux zazous comme l’enfant du pays Johnny Hess, parti jadis chanter à Paris.

Non.

Ils apprécient la tranquillité.

Vous trouverez d’ailleurs, dans la salle du déjeuner de l’hôtel, un espace silence pour les couples qui aiment lire les nouvelles du journal du matin.

En partant, pour conjurer le sort et entretenir la légende, nous irons nous recueillir à Kilchberg, là où la carrière de Mani Matter s’est tragiquement interrompue le 24 novembre 1972, alors qu’il se rendait en voiture à un concert à Rapperswil.

A Zurich, l’après-midi sera libre.

Ceux qui apprécient la compagnie des ours polaires visiteront le zoo.

Ceux qui se sentent moins en danger parmi la population féminine iront flâner au Limmatquai.

Le soir, nous dormirons à l’Hôtel Seegarten.

Attention : c’est un établissement au règlement strict.

Nous devrons en effet être deux personnes dans une chambre.

Ceci pour des raisons poétiques et non sanitaires.

Le lendemain matin, nous nous lèverons tôt, car nous aurons de la route à faire et il y a un nombre impressionnant de travaux sur l’autoroute.

Ça va certainement nous prendre du temps et je ne peux pas vous dire combien.

Das braucht Zeit, aber vermutlich doch weniger als eine Fahrt mit dem Taxi durch Europa.

Liebe Freundinnen und Freunde von musikalischen Reisen

Wir folgen der Rhone und kommen ans Meer. Das so blau ist wie die Lieder, comme les chansons bleues.

Und weil die Schönheit der Landschaft Zeit und Distanzen durcheinanderbringt, wollen wir – in der Camargue angekommen – nichts sehnlicher als uns verlieren.

So lassen wir uns einige Tage in Arles nieder. Im Hôtel Le Nord Pinus, dessen weisse Fassade an ein Theater erinnert und uns zur Vorstellung einlädt.

Und wir verbringen unsere Tage und Nächte in Saintes-Maries-de-la-Mer.

Dort, wo sich das Wasser aus dem Land der Treichler, der sonneurs de cloches, ergiesst.

Und Völker zusammenkommen, die noch viel weitere Wege gegangen sind.

Vielleicht kommen sie aus dem rumänischen Dorf Clejani, Heimat der Band Taraf de Haïdouks.

Mitten im Konzert stieben rosa Flamingos und wilde Zugvögel auf – les oiseaux de passage –, lodert Feuer und funkeln Gitarren.

Und wir feiern, bis sich alles um uns dreht.

Und wir in einem bunten Confetti-Regen stehen.

Es gibt so viel zu hören, so viele Klänge zu entdecken.

Partituren zu erkunden, wenn man sich der wahren Musik hingibt.

Der Musik, die zu den Betrachtungen der Weisen führt: « Non ci badar, guarda e passa ».

Il n’est du reste pas impossible – oh, ironie de nos choix ! – que nous décidions finalement de ne pas nous arrêter à Carcassonne.

Même s’il faudra pour cela renoncer à l’Hôtel de la Cité et à sa chambre 33, où un cromorne et une cornemuse se sont, dit-on, un jour unis.

Après tout, si 1000 vies ne sont pas suffisantes, pourquoi 1000 kilomètres le seraient ?

« Der Weg zu weit ist halb so weit », chante le poète.

Nous poursuivrons donc notre route jusqu’au bout du monde.

D’où nous écrirons des cartes postales, au dos desquelles nous collerons, comme un appel à cheminer depuis la Suisse, le timbre d’un Cervin renversé qui représenterait le continent africain.

Alors, suivant les pas du grand Moondog, nous nous affranchirons, sans remords, ni regrets, des convenances et des frontières pour rejoindre l’Eldorado de la musique universelle.

Mesdames, Messieurs,

Pour la réservation, j’aurais à présent besoin d’une personne de référence.

Qui soit d’une aimable compagnie,

qui présente bien

et qui s’impose par sa présence plus encore que par son nom.

Peut-être ce Monsieur, dans la salle, avec sa belle chemise et son veston de gloire ?

Je perçois là une élégance décontractée

et un style tout à fait digne de l’ambassadeur culturel

que nous cherchons.

Une élégance que même un « Putain, putain » sorti de sa bouche ne saurait probablement gâcher.

Bene. Penso che siamo pronti a partire.

Non ci resta che prendere un libro, perché la musica che viaggia ha a volte bisogno di parole come compagne.

Un libro che sia possibilmente un’opera svizzera, di cui la nostra cultura possa andare fiera.

Rousseau ? Le fantasticherie del passeggiatore solitario ?

un romanzo di Martin Suter: Un amico perfetto.

Per celebrare strada facendo il culto dell’amicizia e delle solitudini condivise.

Remarquez que nous pourrions tout aussi bien n’emporter que ces quelques vers, trouvés dans les trois mètres de carnets moleskine d’une bibliothèque privée :

« Seul dans les rues

Je marcherai

Seul dans un lit

Je m’endormirai

A I’occasion

Je contemplerai

L’or des saisons

Le cœur noir des forêts. »

Ceux-ci, peut-il en être autrement, tirés de la chanson Voyage.

Paroles : Philippe Djian.

Musique : …

Icônes : Icons8