Fribourg

Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Amis des éditoriaux et des rubriques,

« La Liberté n’est pas et ne sera jamais une feuille politique ».

Cette déclaration de principe était imprimée sur la première page du premier numéro de La Liberté.

Un numéro sorti le mardi 20 mai 1913.

A Winnipeg, dans la province canadienne du Manitoba.

Si le premier numéro de La Liberté est sorti au Canada avec à peu près 42 ans de retard, ce n’est pas parce qu’un livreur fribourgeois s’était perdu dans sa tournée.

Non, c’est juste que La Liberté est aussi le nom d’un autre journal, francophone et catholique, créé pour défendre les partisans de Molière dans une partie du Nord de l’Amérique gouvernée par des descendants de Shakespeare.

En se déclarant neutre sur un plan politique, La Liberté canadienne ne poursuivait pas exactement la même ligne éditoriale que La Liberté fribourgeoise.

Voici en effet ce que l’on pouvait lire dans la toute première édition de La Liberté, paru le 1er octobre 1871 : « Depuis l’avènement du parti conservateur au pouvoir, notre canton est tranquille. On sent que l’on est à l’abri de ces bouleversements, de ces coups de théâtre si familiers au radicalisme ».

Cet avisé constat émanait du correspondant de La Liberté dans le canton de Lucerne, puissant allié de Fribourg pendant la guerre encore récente du Sonderbund qui s’était achevée par la défaite des cantons conservateurs.

Car c’est bien dans ce contexte historique « post-Sonderbundien » qu’est né ce qui était alors un journal destiné aux catholiques et « travaillant » à défendre et promouvoir les valeurs chrétiennes.

Certains ne manqueront pas de faire remarquer que ce « travail », La Liberté l’a entamé un dimanche, le 1er octobre 1871, ce qui allait à l’encontre de certaines de ces mêmes valeurs chrétiennes proscrivant le travail dominical.

Mais, à notre connaissance, aucun lecteur n’avait écrit de lettre indignée pour s’en plaindre.

Mesdames, Messieurs,

Comme son homologue canadien, le quotidien fribourgeois a choisi son nom, La Liberté, comme un étendard, sous lequel rassembler des lecteurs issus d’une minorité, que celle-ci soit francophone dans une province anglophone ou fribourgeoise conservatrice dans un Etat fédéral devenu majoritairement radical.

Ce mot « liberté », incarnait donc au départ l’esprit de résistance.

Ce n’est que beaucoup plus tard, dans le courant des années 1970, avec l’arrivée de François Gross au poste de rédacteur en chef, que le journal s’est progressivement affranchi de sa mission initiale pour devenir le quotidien de tous les Fribourgeois, baptisés ou non.

Le titre prend son indépendance.

Plus qu’un statut ou qu’une marque de fabrique, cette indépendance devient un état d’esprit, comme le dira plus tard Louis Ruffieux, rédacteur en chef, dont la plume a porté un regard d’une rare pertinence sur la vie politique de notre canton.

Depuis plus d’un demi-siècle, donc, le quotidien milite pour la liberté de l’information et de la presse, devenu un enjeu politique.

Notre Constitution fédérale garantit la liberté de la presse à son article 17, qui figure discrètement au catalogue de nos droits et libertés personnelles.

Il est intéressant de faire remarquer que la liberté de la presse ne peut exister qu’au sein d’un état organisé pour la faire respecter.

La presse a donc des droits, essentiels à l’équilibre des pouvoirs.

La critique des autorités fait partie du jeu ; elle est saine, elle est nécessaire.

Nécessaire et importante, mais à condition qu’elle se fasse dans le strict respect du droit, et notamment de la protection de la sphère intime des individus.

Car oui, la presse a aussi des responsabilités.

Un autre rédacteur en chef de La Liberté, le regretté Roger de Diesbach, qui a laissé ici, dans ces murs, une très forte empreinte, avait coutume de dire que la presse est dangereuse quand elle travaille en meute, quand le sensationnel et le voyeurisme prennent le pas sur le contrôle des sources et le respect du droit, jusqu’à la faire déraper.

Puisse-t-il être entendu dans les rédactions.

Mesdames, Messieurs,

L’histoire de la presse fribourgeoise est passionnante et elle continue de s’écrire, sous d’autres formes.

Pour cette raison même, la rude concurrence locale des origines a fini par faire place aux alliances régionales : la dernière réorganisation du groupe St-Paul illustre bien ce nouveau paradigme.

« Partout où cela est possible, les journaux animés du même esprit se doivent de coopérer étroitement. C’est une condition de leur survie. On sait maintenant, par des exemples précis, qu’un quotidien peut être mortel » : c’étaient déjà les mots de François Gross, dans son premier éditorial de rédacteur en chef, daté du 1er juillet 1970.

Les mauvais esprits diront que, dans notre canton, il faut plus de 50 ans à une idée pour éclore.

Pour La Liberté, c’est aussi un peu l’occasion de se rattraper.

Car les festivités du centenaire n’avaient fait l’objet que d’un modeste encart dans l’édition du vendredi 1er octobre 1971, qui débutait par ces mots : « Tant annonce-t-on le centenaire, qu’à la fin, il vient ».

Le reste de l’article donnait une vague idée de la manière dont cet événement exceptionnel allait être fêté : « Une heureuse coïncidence fait que ce centenaire est célébré le jour même de l’ouverture du comptoir de Fribourg ».

Le riche programme du jubilaire de cette année me paraît heureusement plus ambitieux, avec l’édition d’un très bel album souvenir et une tournée théâtrale où l’on verra Serge Gumy se confronter à d’autres planches que celles à repasser.

Merci de votre attention et excellent anniversaire, spécialement à toutes les équipes qui se battent pour éviter que le journalisme ne devienne, ce serait le comble pour un organe anciennement catholique, un chemin de croix.

Bon anniversaire à La Liberté, et bonne soirée.

Icônes : Icons8