La Chaux-de-Fonds

Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Amis des cadrans et des oiseaux chanteurs,

Nous saluons l’inscription, au patrimoine immatériel de l’humanité, des savoir-faire en mécanique horlogère et en mécanique d’art qu’il nous importe de sauvegarder et de transmettre.

A propos de transmission dans le domaine de l’horlogerie, Woody Allen a dit un jour : « Je tiens beaucoup à ma montre… C’est mon grand-père qui me l’a vendue sur son lit de mort ».

Des propos qui empruntent à la mécanique de l’humour absurde, parfois plus complexe que la mécanique horlogère.

Ils font penser que toute transmission au sein d’une communauté est à l’origine une affaire d’héritage familial ayant acquis, au fil des générations, une composante socio-culturelle beaucoup plus large, qui peut s’appeler tradition.

La tradition, en Suisse, des métiers de l’horlogerie, nous la devons en partie au formidable flair politique de Louis XIV. Lui qui a dénoncé, en 1685, le traité de paix confessionnelle instauré au siècle précédent par Henri IV.

C’est en effet probablement la Révocation de l’Edit de Nantes et sa promesse de nouvelles persécutions qui ont poussé une vingtaine de milliers de Huguenots à venir se réfugier en Suisse.

Ces détenteurs d’un savoir-faire horloger se sont installés dans l’Arc jurassien, une région qui s’étale du canton de Genève au canton de Schaffhouse, délimitée aujourd’hui par un jet et quelques chutes.

C’était un exil sans retour, car il était naturellement exclu que ces fabricants de pendules ne deviennent des pendulaires.

Quoi qu’il en soit, leur arrivée a redessiné l’image et l’identité même de notre pays.

Et c’est finalement un pied de nez que nous avons fait à l’Histoire en présentant une candidature franco-suisse auprès de l’UNESCO, dont l’acceptation n’est pas loin de constituer un nouvel avenant à l’Edit de Nantes, qui en abolirait symboliquement la Révocation.

La reconnaissance de cette candidature commune consacre en tous les cas l’étroitesse et la préciosité d’un lien communautaire transfrontalier entre nos deux pays.

Il en était d’ailleurs allé de même avec l’inscription des traditions en matière de prévention des dangers d’avalanche conjointement déposée avec l’Autriche, autre pays membre de cette Europe à laquelle nous appartenons, d’un point de vue culturel à tout le moins.

Nous attendons maintenant que le Luxembourg et les Iles Anglo-normandes nous contactent pour envisager une demande groupée concernant les traditions et savoir-faire en milieu bancaire.

Mesdames, Messieurs,

La lecture de cette subtile mécanique administrative qu’est le dossier binational de candidature, supervisé par l’Office fédéral de la culture, donne une idée assez précise de ce que la tradition horlogère a pu apporter à la Suisse.

Quelques exemples.

Au plan politique tout d’abord.

Si la « Paix du travail », fruit de négociations entre le syndicat et le patronat, a été obtenue en Suisse, ce fut probablement dans le sillage des premières conventions collectives de travail conclues à partir de l’année 1937.

Précisément dans les domaines de l’horlogerie et de la métallurgie.

La perception et la place des femmes dans le monde du travail a aussi évolué grâce à l’horlogerie.

Les femmes ont en effet assumé une fonction importante dans la chaîne de fabrication. Celle-ci reposait traditionnellement sur le système de « l’établissage », soit la division en unités spécialisées et dispersées dans les familles, au sein desquelles s’effectuait un pré-assemblage des pièces, confié la plupart du temps à des femmes.

En dépit de rétributions salariales modestes, ce système garantissait leur présence dans le monde professionnel, leur conférant plus tard un droit de grève dans les usines quand le droit de vote dans les urnes leur était interdit.

Au plan économique, le savoir-faire horloger a d’abord fait vivre une région. Il a ensuite profité à toute notre économie, lorsque ses modèles de qualité et de luxe ont poussé au poignet des personnalités internationales : écrivains, aventuriers, stars hollywoodiennes ou agents secrets britanniques.

Sauver le monde est un travail d’équipe.

Et sans le concours d’étampeurs, de décolleteurs, de pivoteurs, de cadraniers, de boîtiers, d’aiguilleurs, ou de polisseurs, tous ces métiers appelés à se relayer sur le chemin de l’élaboration d’une montre, James Bond perdrait un peu de son élégance.

Et surtout beaucoup de son efficacité, celle-ci étant essentiellement liée à son sens du timing de dernière seconde.

Rappelons d’ailleurs que sur le plan technologique, l’horlogerie a joué un rôle prépondérant dans le développement moderne de notre industrie, sous l’impulsion par exemple du Laboratoire de recherches horlogères. Fondé à Neuchâtel en 1921, certaines de ses trouvailles sont à l’origine de l’électronique et de la microtechnique.

Mais l’industrie horlogère a surtout eu d’importantes répercussions au plan culturel, qui nous intéressent aujourd’hui plus particulièrement.

Elle a profondément marqué l’architecture et l’urbanisme de villes comme Le Locle ou La Chaux-de-Fonds, dont le patrimoine matériel et bâti figure au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Dans ces cités horlogères, les lieux de production côtoyaient les lieux de résidence, permettant aux travailleurs d’œuvrer encore et encore, bien souvent après les heures de travail.

Au fil du temps, ils ont permis l’entretien d’une communauté locale à l’intérieur de laquelle les traditions et les pratiques socio-culturelles ont perduré au fil des générations.

Parmi ces pratiques, on notera l’art de la conduite automobile dans des rues tracées au carré… où pour faire une marche arrière, il faut avancer et prendre quatre fois de suite la première à droite.

Enfin, du point de vue de la fabrication, l’industrie horlogère a produit des instruments magnifiques que l’on peut admirer dans l’une ou l’autre des vitrines des nombreux musées consacrés à l’horlogerie dans la région et qu’il est impossible de ne pas considérer comme des pièces d’art.

Ce qui est incroyable et émouvant, c’est de réaliser qu’avec le temps, les machines des anciens ateliers, sur lesquelles se sont penchées des générations d’ouvriers de précision, sont aussi devenues des pièces d’art.

Si vous vous rendez au Musée du Tour automatique et d’Histoire de Moutier, vous pourrez ainsi admirer le modèle Lambert 1925 de tour à poupée mobile, équipé de trois outils et d’un contre-perceur, qui aurait très bien pu être imaginé par Jean Tinguely s’il avait donné dans la minutie.

Concernant les objets manufacturés, il en existe de merveilleux au Centre International de la Mécanique d’Art à Sainte-Croix, comme ces boîtes à musique contenant jusqu’à 35’000 goupilles ajustées à 2/100 de millimètre et pouvant jouer le canon de Pachelbel…

Eh oui, il faut des milliers de goupilles pour faire un canon et cela, même un membre jurassien du GSSA ne saurait s’en offusquer.

Tout cela pour dire que le savoir-faire horloger est devenu un art véritable au moment où il s’est affranchi de la recherche du temps pour se consacrer à la quête de la beauté.

Comment ne pas penser à Marcel Proust, expert dans ces deux disciplines, lui qui écrivait qu’« une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats » ?

Mesdames, Messieurs,

L’horlogerie n’est pas que l’horlogerie, elle est aussi l’incarnation d’une culture qui s’est transmise dans toute la région de l’Arc jurassien, pour la recouvrir d’un inestimable boitier de traditions.

Elle mérite, pour cette raison même, d’être intégrée au patrimoine immatériel de l’humanité.

Ah…

je crois que le temps qui m’a été imparti vient juste d’arriver à son terme.

Je vais donc conclure, car, comme le disait joliment l’académicien Jean Dutourd: « l’exactitude est la politesse des montres ».

Merci de votre attention.

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