Kinshasa
Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,
C’est un honneur de m’adresser à vous, ici, à l’Assemblée nationale et je vous remercie de votre invitation.
Elle est le signe de l’amitié de longue date qui unit la République démocratique du Congo et la Suisse.
C’est d’ailleurs la deuxième fois que je me rends dans votre beau pays.
Cette visite est importante et doit nous permettre de promouvoir la coopération au développement, l’aide humanitaire et la politique de la paix.
La Suisse est particulièrement préoccupée des conséquences des conflits sur les populations civiles, un thème pour lequel elle s’engagera au Conseil de sécurité des Nations Unies.
Le Parlement est une institution essentielle, tant pour la Suisse que pour la République démocratique du Congo, qui sont tous deux des pays multiculturels et d’une grande diversité.
Je le sais pour avoir été moi-même parlementaire durant deux législatures.
Les processus démocratiques, tels qu’on les pratique dans cette assemblée, sont l’un des plus grands progrès de la société.
Si la forme concrète que prennent ces processus peut varier, l’objectif reste le même : ces processus doivent toujours permettre à une pluralité de voix et d’idées de s’exprimer.
Le Parlement est le cœur de la démocratie. Il est par essence un lieu de débats, où la confrontation amène à de meilleures solutions pour la société.
Les démocraties – l’Histoire l’a démontré – sont les systèmes politiques les mieux à même de relayer les préoccupations de la population et de garantir la pluralité des opinions. Et cela d’autant plus lorsque les temps sont agités.
En Suisse, le peuple joue un rôle majeur. Ce sont les citoyennes et citoyens qui élisent les parlementaires et qui votent régulièrement pour arbitrer les décisions du Parlement.
Dans mon pays, l’expression directe de l’opinion des citoyennes et citoyens lors de votations joue un rôle essentiel. Au niveau fédéral, chaque loi peut ainsi être soumise à un référendum.
Les sujets sur lesquels nous votons sont variés et parfois surprenants. Il y a les questions décisives pour les relations de la Suisse avec le reste du monde. Le peuple suisse a ainsi voté en faveur de l’adhésion à l’ONU en 2002. Il y a aussi des votations qui ont un impact direct sur le destin de générations entières. Par exemple, le droit de vote des femmes, qui n’a été accordé qu’en 1971, ou l’acceptation du mariage pour tous en 2021. Enfin, certains sujets sur lesquels nous votons peuvent sembler futiles. Le peuple a ainsi dû se prononcer sur une initiative qui entendait limiter les subventions aux seules vaches à cornes. Mais ces questions sont toutefois le reflet des préoccupations de citoyens et citoyennes.
Dans une démocratie directe comme la nôtre, tout est sujet à débat. Non seulement parce que nous votons fréquemment, mais aussi parce que chaque projet de loi fait l’objet de vastes consultations avant d’être soumis au Parlement.
Lors de ces consultations, chacun peut donner son point de vue : des associations économiques à la société civile en passant par les partis politiques.
Le projet est ensuite modifié en fonction des résultats de cette consultation puis est soumis – dans notre système bicaméral – successivement aux deux chambres.
La consultation, les débats intenses et le compromis sont l’ADN du système politique suisse.
Les processus qu’il implique ralentissent peut-être le système, mais ils garantissent que les débats s’inscrivent dans un cadre ordonné où la diversité des opinions de la société peut s’exprimer, garantissant ainsi une meilleure adhésion aux décisions prises.
La démocratie directe implique aussi que les citoyennes et citoyens disposent d’informations de qualité pour prendre leurs décisions.
La démocratie directe a besoin de médias forts et indépendants pour lutter contre la désinformation.
Les nouveaux médias représentent un défi majeur pour nos démocraties. Ils sont bien sûr un atout, en facilitant l’accès à la sphère publique à des opinion dissidentes et minoritaires. Mais ils représentent aussi un risque en permettant de propager à large échelle des fake news.
En Suisse, la démocratie directe nous oblige à nous intéresser et à nous confronter aux opinions des autres, à comprendre leurs arguments, à faire preuve en quelque sorte « d’empathie politique ».
Mais cela ne signifie pas pour autant que les fake news sont impossibles en Suisse. Elles ont simplement plus de peine à s’imposer car chaque thème est discuté intensément.
Notre système de démocratie directe est en fait un formidable système d’alerte.
Mesdames et Messieurs,
L’ordre mondial traverse une période difficile et agitée.
Je pense en particulier à l’agression militaire de la Russie sur l’Ukraine et les immenses souffrances que la guerre implique pour les populations civiles, à la remise en question du multilatéralisme, à l’augmentation des inégalités.
Les crises qui se succèdent affaiblissent les pays déjà fragiles.
Selon le Programme alimentaire mondial de l’ONU, la faim menace gravement quelque 350 millions de personnes dans 82 pays.
C’est plus de 200 millions de plus qu’avant la pandémie et la guerre en Ukraine.
Dans de grandes parties de l’Afrique, les conséquences de la guerre en Ukraine sont dramatiques. La flambée des prix des engrais et du pétrole affecte les pays les plus pauvres du continent de manière disproportionnée et les affaiblit davantage.
Le COVID-19 a lui aussi frappé de plein fouet ces pays fragiles, avec un impact direct sur les inégalités qui ont encore augmenté.
Avant 2020, plusieurs pays africains faisaient partie de ceux dont la croissance était la plus rapide au monde.
Aujourd’hui, nombre d’entre eux voient leurs ambitions freinées.
Cette situation nécessite une approche différente. Nous avons besoin d’un vrai partenariat !
Un partenariat qui permette à l’énorme potentiel des pays africains de se déployer, de renforcer les droits de l’homme et la démocratie et qui tienne compte des besoins humanitaires, tout en soutenant les opportunités économiques et l’innovation.
Les échanges et la coopération entre les Etats sont capitaux, je citerais par exemple l’accord de libre-échange africain.
Nous avons besoin de solutions communes pour relever des défis globaux comme le changement climatique, la migration ou les pandémies. La Suisse, qui siège pour la première fois au Conseil de sécurité des Nations Unies cette année, s’engagera en faveur du droit international et pour renforcer le multilatéralisme.
Au cours des deux prochaines années, la Suisse s’engagera aussi à soutenir la présence de l’ONU en République démocratique du Congo.
La MONUSCO reste en effet un acteur crucial de la stabilisation de l’Est du pays et de la protection des civils.
Cependant, nous sommes conscients que le mandat de la mission doit être adapté aux réalités du terrain afin de mieux soutenir le gouvernement dans la lutte contre l’insécurité dans les zones affectées par le conflit.
Les discussions actuellement en cours entre le gouvernement congolais et la mission sur la transition devraient aller dans ce sens afin de préserver les gains en matière de consolidation de la paix.
Face au regain de violence dans l’Est du pays depuis la fin de l’année 2021, la Suisse exprime sa solidarité envers le peuple congolais. Nous soutenons les efforts du gouvernement et de la société civile pour trouver des moyens pacifiques de mettre fin au cycle de la violence.
Le dépassement des tensions régionales est une condition essentielle pour mettre fin à la violence, consolider la paix et accélérer le développement durable dans le pays.
Le Conseil de sécurité continuera donc à soutenir les efforts de paix régionaux, en particulier les processus de Nairobi et de Luanda. Nous saluons et encourageons l’engagement de la RDC dans ces processus de paix et appelons toutes les parties à intensifier leurs efforts en vue d’une résolution pacifique du conflit et à respecter les engagements déjà pris.
En outre, au cours de notre mandat, nous espérons mobiliser le Conseil de sécurité et d’autres acteurs pour renforcer la protection des civils par le respect du droit international.
J’aurai d’ailleurs l’honneur de présider une séance du Conseil de sécurité à la mi-mai consacrée justement à la protection de la population civile dans les zones en conflit. C’est aussi dans cette perspective que je suis ici, pour me rendre compte de la réalité sur le terrain.
A cet égard, la situation à l’Est de la RDC nous préoccupe vivement, étant donné les multiples violations des droits de l’homme et du droit international qui sont commises quotidiennement.
Mesdames et Messieurs,
Si je suis ici, c’est pour écouter votre point de vue sur les défis actuels de la République démocratique du Congo.
Conformément à sa stratégie pour l’Afrique subsaharienne 2021-2024, la Suisse souhaite développer ses relations avec l’ensemble du continent.
Nous avons certes conscience des défis auxquels l’Afrique est confrontée, mais aussi de son énorme potentiel économique et culturel.
Je souhaite que cette visite donne un nouvel élan aux relations entre nos deux pays, et que nous saurons saisir les opportunités qui se présenteront sur les plans politiques, économiques et culturels.
Je vous remercie de votre attention.