Lugano

Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Discours prononcé en français, en italien et en allemand. Texte original, non traduit.

Gentile Signora Consigliere di Stato
Monsieur le Conseiller d’Etat
Gentile Signor Municipale
Chères et chers lauréates et lauréats
Cari ospiti di questa serata

Liebe Freundinnen von Glückwunsch und Dank,
Liebe Freunde von Preisen, die den Weg nach oben weisen.

Lassen Sie mich mit einem Zitat von Hermann Hesse beginnen, unserem Landsmann und Literatur-Nobelpreisträger von 1946, der von 1962 bis zu seinem Tod im Tessin gelebt hat:

«Wir drehen uns nicht im Kreis, wir gehen nach oben. Der Weg ist eine Spirale; wir haben schon viele Stufen erklommen.»

Depuis 2012 que je reviens à des soirées de remises de prix de la culture, il me semble être arrivé, par l’effet d’aspiration décrit, assez haut.

Suffisamment, du moins, pour que ce soit ma dernière montée à la tribune dans une telle cérémonie.

Durant toutes ces années, j’ai eu le temps d’observer et d’assimiler les règles protocolaires.

Et je suis parvenu à un constat. Seules les personnes récompensées sont autorisées à dire « merci ». Mais pas les personnes qui décernent les prix.

Ces dernières ne sont là que pour bafouiller un « bravo », un mot qui, sur l’échelle de l’intensité émotionnelle, est placé bien plus bas que le « merci ».

En douze ans, j’ai entendu un grand nombre de discours de remerciements, souvent remarquables et parfois très émouvants.

Mais je n’ai malheureusement jamais eu l’occasion d’en prononcer un, condamné que j’étais à devoir formuler des « bravos ».

C’est donc le tout dernier moment pour réparer une petite frustration que je promène avec moi depuis maintenant trop longtemps.

« Discours de remerciement »

« Mesdames, Messieurs,

Je ne m’attendais pas à monter à la tribune et je vais devoir improviser. Je serai bref, car les discours de remerciements sont limités à 1 minute.

J’aimerais vous dire mon émotion d’être là, devant vous qui répandez la culture dans notre société.

Il y a une personne que je tiens tout particulièrement à remercier.

Monsieur Hans Reinhart.

Ecrivain suisse et mécène, il est à l’origine, avec la Société Suisse du Théâtre, de la création d’une récompense sous forme d’un anneau qui porte son nom. Et son nom est aujourd’hui indissociable d’un anneau. Hans Reinhart ayant été un proche d’Herman Hesse, ce dernier pourrait lui avoir inspiré cette forme de l’anneau pour symboliser la progression vers le haut et l’arrivée au sommet.

Ce qui ferait sens dans un pays alpin.

On peut en tous cas le penser quand on songe à tous les gravisseurs des scènes qui, jusqu’à Cindy van Acker, la lauréate du soir, se sont vu remettre l’anneau Hans-Reinhart.

La première personnalité récompensée – la première de cordée – fut une femme, la tragédienne Margrit Winter. C’était en 1957, avant le réchauffement climatique, à une époque où le nom de Winter était encore à la mode dans les pays alpins.

Cher Hans Reinhart, merci : votre Anneau est aux arts de la scène ce que le Quartz est à notre cinéma, ce que le Soulier d’or est au football mondial, ce que le Micro de verre est à l’Eurovision de la chanson : la reconnaissance accordée à une réalisation artistique majeure qui constitue un sommet à atteindre, que l’on devrait estimer à au moins 4000 mètres.

En qui concerne l’Eurovision de la chanson, ce serait même un sommet de 8’000 mètres, puisqu’il s’agit de récompenser deux disciplines : la musique et l’élégance vestimentaire. »

Mesdames, Messieurs,

Il y a un proverbe danois qui dit : « La récompense rend le travail aisé ».

Dans le même temps, il y a aussi ce proverbe chinois qui dit : « Les récompenses prématurées rendent l’esprit paresseux ».

Le génie helvétique ne sachant se suffire à lui-même, les cérémonies de remise des prix suisses de la culture sont clairement d’inspiration sino-scandinave.

D’un côté, on y décerne des prix de soutien et d’encouragement pour faciliter le travail des artistes – c’est la perspective scandinave, dans la plus pure tradition de la social-démocratie, au service des classes les moins favorisées, parmi lesquelles, il faut le déplorer, toutes celles et ceux qui ont fait de leur art un métier.

Et de l’autre, on y octroie un grand prix à certains de ces artistes parvenus à maturité pour récompenser une œuvre – c’est la philosophie confucéenne de la prime accordée à l’expérience et à la sagesse.

Parmi ces grands prix, il y a donc l’anneau Hans-Reinhart à la symbolique alpine désormais révélée.

Oui. Si j’insiste un peu avec cette histoire d’anneau, c’est parce que je me mets en condition pour demain : je dois aller prononcer un discours au CERN.

Le concept des remises de récompenses étant posé – soutenir les artistes et célébrer les œuvres –, on comprend mieux l’importance fondamentale de ces cérémonies officielles dont le sens échappe peut-être aux esprits qui considèrent que seule une action en bourse doit avoir un prix.

A ceux-ci, il faut expliquer que chaque franc public remis à un artiste représente un plan d’investissement durable pour la société.

Car une société sans artistes et sans culture, c’est un lieu inhabitable, déserté par la joie, le rêve, la fantaisie et l’humour, toutes ces choses qui libèrent les idées pour permettre à la pensée de s’élever en cheminant, comme nous, en spirale.

Mesdames, Messieurs,

Si la pensée chemine en spirale, les discours ne doivent pas tourner en rond.

Je vais donc conclure.

En vous avouant que, tout compte fait, j’aimerais quand même terminer par une remise de prix, car je pense avoir acquis, par la force de l’habitude, plus de légitimité dans la formulation des bravos que des mercis.

Plus précisément, j’aimerais remettre trois prix spéciaux.

A l’Office Fédéral de la Culture : l’Anneau Henri-Guisan de l’organisation sans faute depuis son implication en 2013 dans la désignation des lauréats des prix suisses de la scène.

Au théâtre et à la scène : l’Anneau Henri-Dunant de la vie et de la survie, puisque que les arts vivants ont réussi à surmonter l’épreuve de la crise sanitaire.

Enfin, à vous toutes et tous, gens du spectacle réunis ce soir : l’Anneau Ella-Maillart de l’exploration scénique, qui nous emmène à la découverte, passionnante et toujours inattendue, des nouveaux territoires artistiques.

Bravo à tous.

Un’eccellente serata a tutte e tutti voi, viva il Ticino e viva la cultura!

Icônes : Icons8