Berne

Ami-e-s de Voltaire et de Rousseau,

Amoureux de la langue et des mots,

Très chers voisins et proches cousins,

Incarnation du cinéma, Jean-Luc Godard aura aussi incarné les relations entre la France et la Suisse. A tel point qu’il est arrivé que nos deux pays se disputent cordialement ses origines. Or, voici ce que disait cet authentique génie franco-suisse, réalisateur de dizaines de films et producteur de centaines d’aphorismes. « La solitude n’est pas l’isolement. On est toujours deux en un. Il y a les autres en soi. »

Alors on a parfois tendance à reprocher à la Suisse son isolement. Comme on a pu reprocher à Jean-Luc Godard de ne pas toujours s’exprimer clairement.

Il n’en demeure pas moins : sa pensée nous aide à comprendre que, seule au milieu de l’Europe, la Suisse n’est pas si isolée que cela puisque l’on trouve en elle beaucoup de la France.

Ce que la Suisse doit en effet à la France, plus encore que d’avoir partiellement hérité d’une langue si belle et d’une culture si vaste, c’est d’être devenue, en l’espèce d’une petite cinquantaine d’années, un Etat moderne. Cela, nous ne l’avons pas oublié.

N’en déplaise à Benjamin Constant, autre penseur franco-suisse, qui avait un jour écrit que « la reconnaissance a la mémoire courte ».

Oui, nous avons une dette politique et elle remonte à 1798, quand finissait le Siècle des Lumières. Appelée de ses vœux par une population vaudoise souhaitant se libérer de l’occupant bernois, l’invasion française de cette année-là nous permit d’expérimenter la révolution et de goûter, quelque temps, aux joies de la République.

Qui fut qualifiée d’helvétique, singularisme laissant affleurer l’origine celte partagée de nos lointains ancêtres. La République helvétique importa deux idées jusqu’alors inconnues chez nous : l’égalité et la centralisation. Des sources malheureuses, dans un premier temps, de conflits internes.

Celui qui joua un rôle important fut bien sûr Napoléon, en élaborant en 1803 une loi fondamentale, l’Acte de Médiation.

Ce texte décrétait la Suisse, désormais pacifiée, comme « constituée fédérale par la nature » et posait les bases d’un Etat fédéraliste.

Appelé Landamman, prototype du Conseiller fédéral, son premier Président fut un Fribourgeois, le comte Louis d’Affry. J’aurais été impardonnable de ne pas le mentionner.

Après son sacre, Napoléon prendra le titre d’Empereur mais gardera tout même celui de Médiateur de la Confédération suisse, ce qui conférait à l’ensemble une petite touche de distinction supplémentaire. Napoléon défait, la Suisse est demeurée sensible aux idéaux révolutionnaires de la première moitié du XIXe Siècle qui se répandaient à travers l’Europe depuis la France.

Notre Constitution moderne de 1848 était du reste adoptée quelques mois seulement après la proclamation de votre deuxième république par Alphonse de Lamartine, député-poète invitant la monarchie à suspendre enfin son vol.

Notre constitution garantissait la souveraineté, tout à la fois, de l’Etat et des cantons. Eh oui, cela fait 175 ans que nous pratiquons le « en même temps ».

Il me faudrait encore vous parler de ses liens immatériels et si intenses qui relient nos deux pays.

Nous partageons avec la France sa langue et sa culture. Cette relation culturelle, la Suisse l’a honorée en prêtant à la France certains de ses grands artistes : Félix Vallotton, Sophie Taeuber-Arp, Alberto Giacometti, Le Corbusier, Arthur Honegger, Philippe Jaccottet, Michel Simon. Prêts accordés, une fois n’est pas coutume, sans intérêts.

Vous ne m’en voudrez pas de cultiver encore le régionalisme en évoquant deux figures fribourgeoises montées à Paris. Jean Tinguely, dandy dadaïste, orfèvre des chaînes et des moteurs, décorateur malicieux de fontaines, dont l’une commandée par un ancien Président de la République pour sa commune de Château-Chinon.

Et l’arrière-petite-fille du précité Comte d’Affry, la peintre et sculptrice Marcello, dont une statue de la Pythie orne le grand escalier de l’Opéra Garnier.

L’art a ceci de troublant qu’il préfigure souvent le réel. « L’heure est grave ». C’est par ces mots que le Suisse Blaise Cendrars s’est volontairement engagé dans la Première Guerre mondiale, où il perdra sa main droite d’écrivain pour la France. Oui, l’heure est grave et il n’est aujourd’hui plus nécessaire d’avoir la sensibilité du poète pour parvenir à ce constat que notre monde, affaibli déjà par une pandémie, saigne : guerre brutale contre l’Ukraine, fuite massive de la population du Haut-Karabakh, attaques terroristes contre Israël, mort de milliers de civils et désastre humanitaire à Gaza, forte montée de l’antisémitisme et du racisme dans nos sociétés.

Des conflits anciens exacerbés récemment par les visions simples et binaires, non seulement de ceux qui les diligentent et les entretiennent, mais aussi de ceux qui les observent et les commentent.

Nous sommes décidément bien loin de 1798 et de ce XVIIIe Siècle des Lumières où la Raison se rêvait langage universel.

Mais les solutions politiques existent certainement et l’impuissance actuelle de la communauté internationale, aux traités bien pensés mais malheureusement parfois inopérants, ne saurait constituer une fatalité.

L’énergie dont vous faites preuve et par laquelle vous manifestez à travers le monde votre refus catégorique d’accepter ce qui paraît à d’autres inéluctable constitue, à ce titre, Monsieur le Président, un exemple à suivre.

La Suisse, patrie d’Henry Dunant, se tient naturellement au chevet du dialogue et de la paix qu’elle a toujours cherché à promouvoir.

A cet égard, et même si je répugne à user d’un vocabulaire guerrier, j’aimerais que nous continuions à afficher ensemble une foi inébranlable en cette arme de construction de l’Humanité que sont les institutions et la culture.

C’est Frédéric Dard, le plus français des artistes de Suisse, qui avait posé la question philosophique ultime : « Y-a-t-il un Français dans la salle ? ». Aujourd’hui, nous aurions eu l’immense plaisir de lui répondre, « oui, et même plusieurs ».

Et ils sont nos cousins dans l’Histoire, puisque nous descendons tous de glorieux vaincus de César, Divico à Bibracte et, six ans plus tard, Vercingétorix à Alésia. Ce lien de cousinage est également un très vieux lien d’amitié si l’on se souvient, à cette même époque, du chaleureux accueil que Petisuix réserva à Astérix et Obélix.

Chères amies et amis Français, n’en doutez point, vous serez toujours les bienvenus en Helvétie.

Source : Conseil fédéral, admin.ch · Document original (PDF)

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