Bulle
Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Ami-e-s des bredzons,
Ami-e-s des chansons,
Il y a à peine moins de 40 ans, le 30 janvier 1984, les armaillis n’avaient pas vraiment le cœur à chanter.
Ce jour-là, en effet, toute la Gruyère pleurait.
On apprenait la disparition subite, à l’âge de 36 ans, de Bernard Romanens, armailli, fromager, chanteur, lui qui avait été sept ans plus tôt l’inoubliable soliste du « Ranz-des-Vaches », qu’il éleva à un niveau d’intensité et de douceur rarement entendu.
On a pu dire de lui qu’il « incarnait le pays ».
Mais le fait est que, dans son veston bleu sombre de triège à liserés rouges bordé d’edelweiss, fermement agrippé, d’une main à sa canne, de l’autre à la sangle de sa sacoche en cuir, Bernard Romanens incarnait sans aucun doute, et bien au-delà de nos frontières, l’esprit de la saison d’alpage.
Il fut un ambassadeur à barbe brune couvert de gloire qui triompha à New-York et parut même « annexer la Chine », du moins si l’on se fie aux déclarations forcément émues de Jean Balissat, compositeur de la Fête des Vignerons de 1977 et ancien directeur de la Landwehr qui l’accompagnait.
La dimension culturelle universelle de la figure de l’armailli aura ainsi devancé d’une petite quarantaine d’années l’inscription, célébrée aujourd’hui, de la saison d’alpage au patrimoine immatériel de l’Unesco, lesquelles rejoignent d’ailleurs la Fête des Vignerons, enregistrée pour sa part en 2016.
Si les fan-clubs new-yorkais et chinois de Bernard Romanens n’étaient probablement pas en mesure de comprendre ce que signifiaient tous ces mystérieux « Lyoba », nous sommes en revanche à peu près sûrs que l’intégralité de leurs membres fut gagnée par la mélancolie profonde du « Ranz-des-vaches », tableau chanté des petits moments qui font la paysannerie de montagne.
Ce sentiment de tristesse – Jean-Jacques Rousseau le notait dans son Dictionnaire de la musique – poussait même à l’époque nos mercenaires qui entendaient ce chant à sortir du rang des hommes pour rentrer au pays, malgré le risque encouru d’être condamné à mort.
Il y a ainsi quelque chose du mythe dans la figure de l’armailli, ce berger des hauteurs, ce confectionneur de fromages, ce façonneur de baquets, de châssis et de cannes, ce constructeur de vieux chalets aux toits de tavillons, ce chanteur et réciteur de prières en plein air et, on peine souvent à le réaliser, ce paysagiste de nos Préalpes.
Mesdames, Messieurs,
Toutes ces activités et métiers, qui ne sauraient tenir sur une seule carte de visite mais qui se perpétuent néanmoins de génération en génération, constituent, dans leur ensemble, ce que sociologues et historiens considèrent comme une tradition vivante.
Elles témoignent d’un temps d’avant l’essor industriel du XIXe Siècle ayant vu les petites fromageries d’alpage, qui jusqu’alors nous approvisionnaient, se faire remplacer par les fromageries de plaine.
Un temps dont nous avons gardé la vision naïve – sincère et colorée – d’un rapport harmonieux à la nature et aux animaux, telle que représentée dans les peintures de « poyas » décorant ces fermes devenues musées gardés par un chien qui aboie.
La sauvegarde de nos traditions est souvent, et c’est clairement le cas avec la saison d’alpage, l’occasion de transmettre, au-delà d’une image un peu figée, le message stimulant d’une écologie humaniste.
C’est aussi cela qu’évoque l’excellent dossier de candidature préparé par nos équipes de l’OFC, actuellement au Botswana pour le défendre.
Mesdames, Messieurs,
J’aimerais, pour terminer, que nous ayons une pensée pour toutes celles sans qui rien n’eût été possible… …je veux bien sûr parler des vaches.
On les chante, certains diront qu’on les exploite, mais rarement on ne les honore.
Et quand, par hasard, on construit un pont monumental auquel on donne nom de Poya, on leur en interdit même l’accès.
Ce sont elles, pourtant, qui en broutant, ont redessiné nos collines et nos monts.
Avec leur lait, transformé en fromage durant la saison d’alpage, elles ont nourri nos aïeux et elles continuent à nous nourrir, ainsi que nos enfants.
Dans leur robe noire et blanche, elles ont nationalisé nos prés. Et pas seulement ceux des Colombettes.
Nous leur devons respect.
Ayons la décence de ne jamais penser comme Jean Gabin, lui qui, s’imaginant spirituel, disait : « je boirai du lait le jour où les vaches mangeront du raisin ».
Ce serait bafouer notre histoire.
Une histoire qui s’inscrit aujourd’hui, tout là-bas, au Sud de l’Afrique, dans le Grand Livre de la mémoire humaine.
Voilà.
Vous pardonnerez ma grandiloquence, mais c’était vraiment la dernière occasion pour moi, Fribourgeois en toute fin de désalpe, de rendre un hommage, vibrant et officiel, à nos troupeaux.
Je vous remercie de votre attention !