Lausanne

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Amis des monuments nautiques, Amis des épopées historiques, J’aimerais tout d’abord adresser quelques mots au capitaine à bord.

Commandant, dans le cadre de sa restauration, le Rhône III a bénéficié d’une participation financière importante de l’Office fédéral de la culture. Aussi, vous prierais-je de bien vouloir faire preuve du plus grand soin en manœuvrant cet appareil, pour éviter qu’il ne subisse les désagréments du passé.

Je veux bien sûr parler du 3 mai 1928, lorsque, à l’approche de Pully, en raison sans doute d’une méprise des distances, les cordages situés à l’avant, sous la figure de proue, s’étaient emmêlés dans l’ancre de bâbord du Genève qui naviguait aussi par-là, brisant le mât de beaupré et provoquant sa chute sur une infortunée passagère.

De quoi potentiellement créer un incident diplomatique intercantonal et conforter la réputation de vaisseau maudit du Genève, à bord duquel l’impératrice Sissi avait déjà rendu son dernier soupir le 10 septembre 1898, après avoir été poignardée sur les quais de la cité de Calvin au moment d’embarquer pour Territet.

L’accrochage de 1928 aurait pu être plus dramatique encore.

Si l’on se souvient que le Rhône I, ancêtre du Rhône III, avait quant à lui sombré au large d’Ouchy, victime… d’un Cygne.

Ce Cygne, nous dirait Darwin, se trouvait être un navire cousin du Col-Vert, qui fait encore partie de la flotte moderne de la CGN. Par un lac agité et brumeux, il avait, avec sa proue, crevé le flanc bâbord du Rhône I, lequel fut dès lors contraint de procéder à l’exploration des fonds du Léman, 36 ans avant le bathyscaphe du Professeur Auguste Picard.

Ainsi donc, Commandant s’il vous plait : prudence !

Moins grave que les accidents nautiques, mais souvent tout aussi regrettables, sont les accidents temporels.

Je m’explique.

Nous célébrons aujourd’hui, en 2022, la rénovation achevée d’un bateau à vapeur mis en service en 1927.

Ce qui fait de lui le contemporain de l’ES Malley… qui n’avait pour sa part pris l’eau qu’en 1949, lors d’une demi-finale de la Coupe suisse perdue 3-0 contre le Grasshopper de Zurich.

Si vous aviez été présents le jour de l’inauguration de ce bateau le 29 mars 1927, vous auriez eu droit à un discours d’expert, émanant qui plus est d’un Conseiller fédéral vaudois et non fribourgeois.

Car mon prédécesseur au Département de l’intérieur était alors le radical Ernest Chuard, un scientifique ayant enseigné la physique, la chimie et même l’histoire.

Vous réalisez maintenant combien vous avez perdu au change.

Ma présence parmi vous peut être ainsi considérée comme un malheureux accident temporel.

De tous les Conseillers fédéraux de l’histoire, Ernest Chuard aurait sans doute été le mieux qualifié pour s’entretenir avec vous.

Il vous aurait parlé de la résistance hydrodynamique des bateaux et de la théorie de l’équilibre des corps flottants. Il vous aurait expliqué leur propulsion par la vapeur et le danger bien réel lié à l’explosion des chaudières. Il vous aurait appris qu’un excentrique n’est pas qu’un passager anglais bizarrement accoutré à l’arrière du ponton, mais aussi une des pièces essentielles d’un moteur à vapeur, visible dans la salle des machines à travers un plexiglas.

Il vous aurait fait revivre les traversées du Léman au temps de la Belle Epoque et des cartes postales en sépia, lorsque les voyages se vivaient encore comme une aventure grisante toute emplie du risque de ne pas nécessairement arriver sain et sauf à bon port.

Et comme Ernest Chuard présidait encore la Société vaudoise d’agriculture et de viticulture, il vous aurait parlé de la Fête des vignerons qui avait eu lieu en cette belle année 1927, à l’occasion de laquelle le Rhône III avait effectué ses premières croisières… et le Messager boiteux ses premiers et hésitants pas.

Mesdames, Messieurs, Dernier bateau à vapeur à roues à aubes entièrement construit en Suisse, le Rhône III est l’un des fleurons de la flotte de la Compagnie Générale de navigation sur le Lac Léman.

Nous nous trouvons donc au pays des vignerons pour, une fois n’est pas coutume, faire l’éloge de la flotte.

Et quelle flotte !

La CGN et son armada de bateaux-salons est, en importance, la deuxième flotte de bateaux à vapeur d’Europe derrière la fameuse « Weisse Flotte » de Dresde vadrouillant sur l’Elbe.

Ces bateaux sont les précieux témoins de l’état du réseau des transports et communications en Suisse, à une époque, ou, pour des raisons n’ayant absolument rien avoir avec le Covid, nos concitoyens voyageaient essentiellement à l’intérieur du pays.

Représentants de notre Histoire, prodiges de la mécanique industrielle, joyaux artisanaux, ennemis certes parfois des pédalos, les bateaux-salons de la CGN ont tout naturellement été classés monuments historiques par l’Etat de Vaud.

Certains, comme le Rhône III, le Savoie, la Suisse ou le Simplon, sont même répertoriés comme biens culturels suisses d’importance nationale.

Parmi les bateaux d’ores et déjà restaurés à l’aide de subventions fédérales, citons encore, outre la Suisse, le Vevey et l’Italie.

Lorsque nous embarquons sur ces merveilleuses machines flottantes, nous cultivons notre rapport au temps qui passe.

A propos de culture, nous fêtons cette année les 400 ans de la naissance de Molière.

Vous souvenez-vous, dans les Fourberies de Scapin, de cette tirade de père très inquiet prononcée en boucle qui, comme le son mécanique des roues à aube des bateaux-salons de la CGN, a traversé les siècles ?

« Que diable allait-il faire dans cette galère ? ».

« Que diable allait-il faire dans cette galère ? »

« Que diable allait-il faire dans cette galère ? ».

Eh bien, si cette galère avait été le Rhône III, alors la réponse qui nous est donnée aujourd’hui est au fond assez simple : il allait, en fort aimable compagnie, se ressourcer dans un décor historique et dans un cadre naturel somptueux, pour y fort bien manger et boire.

Mesdames, Messieurs, Si l’impératrice Sissi n’avait pas été poignardée, elle aurait fini par rejoindre Territet d’où elle aurait admiré le Château de Chillon.

« Du château de Chillon un lac bat les murailles, À mille pieds dessous, le Léman de ses flots

Consume avec les ans le fond de ses entrailles, Où vient s’entrechoquer cette masse des eaux ».

Ces vers ne sont plus de Molière, mais de Byron, tirés de son poème Le Prisonnier de Chillon s’inspirant du destin tragique et légendaire de François Bonivard, patriote genevois détenu dans les geôles du château.

Bonivard, c’était précisément le nom du bateau de la CGN qui a brûlé en 1925 et pour le remplacement duquel on a construit le Rhône III.

La boucle du temps étant ainsi bouclée, nous arrivons au terme de notre voyage dans la mémoire.

Et je m’arrêterai là, pour que cette allocution tenue dans un bateau au nom de fleuve ne se transforme pas en discours fleuve.

Je vous remercie de votre attention !

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