Verbier
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
« Lorsque le pouvoir de l’amour vaincra l’amour du pouvoir, le monde connaîtra la paix. »
Ce sont là les mots, tout simples, d’un immense musicien qui a engagé son art et son instrument dans la lutte contre la guerre. Avec beaucoup d’autres, il a participé à un récital à l’esprit finalement assez proche de celui présenté en ouverture de cette 29e édition du Festival de Verbier. Sauf qu’il eut lieu en plein air, devant plus de 400’000 personnes et durant trois jours, « trois jours d’amour, de paix et de musique », selon ce même musicien.
La paix, c’était celle que la jeunesse du monde souhaitait voir rétablie dans un Viêt-Nam à feu et à sang. En pourfendant à la guitare l’hymne américain, Jimi Hendrix dénonçait l’absurdité de la guerre et du nationalisme, laissant exploser son génie pour proposer un tableau sonore inouï, digne du Guernica de Pablo Picasso.
Le concert de ce soir sera certes un peu plus modeste que le fameux concert de Woodstock. Mais ses notes jouées contre la guerre en Ukraine résonneront, libres et insoumises, comme celles produites par Jimi Hendrix au petit matin du 18 août 1969.
« Les pratiques artistiques peuvent-elles modifier le monde? ». C’était la question posée cette année aux bacheliers de France. Je crois qu’on peut sans risque prétendre que le Festival de Verbier rend ce soir une copie qui lui aurait fait obtenir sa maturité. A 29 ans, il était temps !
En répondant à cette question par une programmation symbolique, le Festival de Verbier suggère que la musique est susceptible de changer notre regard sur le monde et de nous sensibiliser aux injustices perpétrées par les empires. Ancienne élève de l’académie du Festival, la pianiste Anna Federova est Ukrainienne et l’on peut imaginer que, depuis quelques mois, son jeu soit encore plus intensément perçu par l’assistance.
Le cas de son compatriote, le compositeur Valentin Silvestrov, est extrêmement émouvant, puisque, âgé de 84 ans, il a été contraint à l’exil, fuyant les bruits atroces de la guerre qui font saigner toutes oreilles, musiciennes ou non. Il a composé une Prière pour l’Ukraine qui ne peut être entendue autrement que comme le son des larmes d’un très grand artiste, doyen des compositeurs d’un pays déchiré.
On ne peut s’empêcher de penser au violoncelliste Mstislav Rostropovitch, jouant devant les tout frais décombres du mur de Berlin en 1989, ou au pianiste et chef d’orchestre israélo-palestinien Daniel Barenboïm, nommé « messager de la paix » des Nations Unies en 2007, eux qui ont toujours envisagé la musique comme la langue officielle du rapprochement des peuples.
Ce soir, nous allons également entendre la 4e symphonie de Dmitri Chostakovitch, œuvre composée au mitan des années 30, période des persécutions massives instaurées par le régime stalinien qui venait tout juste de l’accuser d’« intellectualisme ». Cette symphonie, dont la création ne put être que douloureuse, ne sera toutefois jouée dans son intégralité que plusieurs années après la mort de Staline survenue en 1953.
C’est d’ailleurs cette année-là que Chostakovitch reçut le Prix international de la paix récompensant les compagnons de route du communisme. Un honneur si l’on considère qu’on le lui a donné en même temps qu’à Charlie Chaplin. Une infamie quand on sait que Nicolae Ceausescu l’obtiendra également plus tard. C’est là toute la perversion des systèmes répressifs, dans lesquels la politique de la carotte produit autant d’humiliations, sinon même plus, que celle du bâton.
Rythmé par les mises à l’écart et les réhabilitations, le destin de Chostakovitch, « rebelle soumis » pour certains, « ennemi du peuple » pour d’autres, fut une succession de fausses récompenses et d’authentiques vexations qu’il aura parfois dû endurer face au monde entier. La souffrance personnelle de Chostakovitch s’est exprimée dans nombre de ses chefs-d’œuvre. Et on la devine dans certaines des envolées dissonantes de sa 4e symphonie.
« La musique a une puissance qui défie la politique », soutenait Nelson Mandela. L’histoire nous apprend que la musique, quand elle n’est pas réduite au silence, est souvent l’otage des gouvernements arbitraires qui ne lui laissent souvent d’autre choix que de participer à la célébration de leur grandeur. Elle obtient aujourd’hui le droit de s’affranchir de tout diktat et d’étaler sa puissance pour suivre la pensée de Nelson Mandela et défier la politique en faisant entendre, sous la baguette de Gianandrea Noseda, une autre voix que celle de la guerre.
Cette prérogative lui est offerte par un grand festival international qui décide de se lancer dans la diplomatie musicale au moment même où le pays qui l’héberge s’apprête à devenir membre du Conseil de sécurité de l’ONU. Nous avons là deux partitions qui, tout naturellement, s’accordent.
Mais Verbier n’est pas qu’un espace de musique et de paix, c’est aussi un havre de beauté montagneuse où l’on se sent merveilleusement bien. Ce n’est pas Martin Engstroem qui viendra nous dire le contraire.
Vive la musique… et que revienne la paix !