Montreux

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Ami-e-s des envolés rythmiques, Ami-e-s des citations mélodiques, « Le jazz durera aussi longtemps que des gens écouteront cette musique avec leurs pieds au lieu de l’entendre avec les oreilles ».

Cette affirmation pleine de mystère n’a pas été prononcée par un podologue ou un médecin ORL de l’Hôpital Riviera-Chablais dont les fenêtres donnent sur les jardins et les quais de Montreux et qui songe à s’exiler à Nyon parce qu’il n’en peut plus du jazz.

Non.

Elle nous vient d’un grand compositeur américain de la fin du XIXe siècle, John Philip Sousa, auteur de nombreuses marches ainsi que de quelques opérettes plus rarement jouées au Centre de compétence de la musique militaire.

L’une de ses marches les plus connues est Liberty Bell, qui rythmait le générique du Monty Python’s Flying Circus, tout au moins jusqu’à ce qu’un immense pied de statue de marbre ne vienne subitement l’interrompre en aplatissant tout sur son passage.

Cela, dans un esprit de non-sens assez proche des propos de Sousa.

Ce dernier nous pose en effet une question à priori absurde mais à laquelle il est important que nous tâchions aujourd’hui, tous ensemble, amis du Montreux Jazz, de trouver une réponse sérieuse.

A savoir : le jazz s’écoute-t-il avec les oreilles ou avec les pieds ?

Sousa pourrait vouloir dire que le jazz s’écoute avec les pieds parce qu’il est une musique fondée sur le rythme, dont il s’agirait de battre la mesure au sol.

Dans le même temps, il suggère que c’est ce rythme qui serait le seul digne d’intérêt, la mélodie produite par le jazz n’étant tout simplement pas audible.

Ce serait alors là le jugement de mépris d’un compositeur essentiellement applaudi dans les cérémonies de remises de médailles et amené pour cette raison même à dédaigner le jazz, à l’audience plus universelle.

Il faudrait sans doute requérir l’avis d’un spécialiste moins frustré que John Sousa, qui restera surtout dans l’Histoire de la musique pour avoir donné son nom au sousaphone, oreille en cuivre itinérante prisée des « brass bands ».

Il serait judicieux de trouver quelqu’un qui soit tout à la fois un expert en musique classique et en jazz pouvant constituer en quelque sorte un chaînon manquant entre ces deux univers.

Or, ce chaînon manquant pourrait bien être un ancien contribuable de la commune de Clarens …: Igor Stravinsky, héritier de Rimski-Korsakov et précurseur de Gershwin.

Le compositeur, en 1913, du Sacre du printemps, ne va pas tarder à réaliser, au cours des années suivantes où il résidait dans le canton de Vaud, que le jazz est le sacre du quatre temps.

Stravinsky découvre en effet les disques de jazz que lui a ramenés des Etats-Unis son ami Ernest Ansermet et, en 1918, sa partition de la « ramuzienne » Histoire du soldat procède déjà d’une superposition, typiquement jazzique, de deux rythmes différents.

Même si on le rapproche des modernes, Igor Stravinsky est un musicien classique qui a fini par acquérir une certaine autorité dans le monde du jazz : il a composé, en 1945, un Ebony concerto pour le fabuleux clarinettiste Woody Herman, à qui un réalisateur myope et passionné de jazz volera le prénom.

Et que nous dit le père symbolique du plus bel auditorium du monde qui a accueilli tant de grands noms du jazz ?

Eh bien, qu’« il ne suffit pas d’entendre la musique, il faut encore la voir ».

Ainsi la musique et a fortiori le jazz ne s’écouteraient-ils ni avec les oreilles, ni même avec les pieds, mais au contraire avec les yeux.

Et c’est un amoureux de la région et du Dézalay – que lui fit découvrir Ramuz -, qui nous le dit.

Mesdames, Messieurs, Il n’est pas nécessaire d’abuser du Dézalay pour parvenir à voir la musique.

Il suffit d’être plongé dans une expérience multisensorielle.

Le Montreux Jazz nous en a offert un très grand nombre.

Si bien qu’on se demande si ses programmateurs ne sont pas des chamans.

J’ai réuni quelques preuves.

1. Claude Nobs avait fait venir les Rolling Stones à Montreux en 1964 dans le cadre du Festival de la rose d’or, une prouesse aux frontières de l’inexplicable que le Stade de Suisse, qui dispose pourtant de moyens financiers considérables et d’une plus grande capacité d’accueil, n’a pas été en mesure de réitérer cette année.

Il n’est pas interdit d’espérer que Mathieu Jaton réussisse un jour le prodige de programmer les Beatles en leur proposant le demi-tarif.

2. Claude Nobs et Mathieu Jaton ont invité à plus de 40 reprises Herbie Hancock, musicien-sorcier capable de se réincarner, au gré de ses humeurs et de son talent, dans à peu près tous les styles et les genres musicaux.

3. En 1971, alors qu’il n’était probablement vêtu que d’une simple chemise à fleurs, Claude Nobs est parvenu à se métamorphoser en sapeur-pompier pour combattre un incendie, tandis qu’une partie de lui se dématérialisait pour aller intégrer le personnage de Funky Claude dans un standard du rock.

Ce pouvoir de dématérialisation, il en fera profiter le festival en développant à partir de 2010 le Montreux Jazz Digital Project, dans le sillage duquel toutes les archives visuelles et sonores des concerts seront inscrites au registre international de la Mémoire du Monde de l’UNESCO comme un immense et magique ectoplasme musical.

4. Enfin, comme d’autres le firent avec des pains, les organisateurs du Montreux Jazz ont accompli le miracle de la multiplication des billets, au rythme paranormal de 8000 billets vendus en 8 minutes.

C’était en 2009, lorsque Prince est venu jouer deux fois de suite le même soir, une performance qui se situe également aux confins du surnaturel.

Mesdames, Messieurs, Montreux n’est pas qu’un lieu d’expérimentations merveilleuses dispensées par son mythique festival de jazz que nous envient certainement La Nouvelle-Orléans, Saint-Louis et Chicago.

Montreux est aussi une des grandes capitales de la réforme.

De la réforme de l’orthographe, ce qui n’est déjà pas mal.

En 1929, Ramuz consacrait un livre de souvenirs à son ami Stravinsky, dont il écrivait le nom avec un w et un y.

A l’inauguration de l’auditorium en 1993, les autorités locales ont préféré l’écrire avec un v et un i, jetant avec une trentaine d’années d’avance les bases d’une orthographe simplifiée, au sujet de laquelle les amoureux de la littérature n’ont pas fini de s’écharper.

Montreux est donc bien une ville de culture.

Et pour ne pas faire mentir son ancien presque-citoyen Stravinsky, qui disait aussi que « trop de morceaux de musique finissent trop longtemps après la fin », il est à présent grand temps que je me taise.

Merci de votre attention et excellente suite de festival !

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